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On choisit pas sa famille

Les fabuleuses aventures de Lois et Clark, #1

J’aime beaucoup mon ami Clark, malgré la couleur de son système pileux, qui en des temps plus obscurantistes l’aurait à coup sûr mené au bûcher. C’est bien simple ; on le jurerait évadé d’un grand incendie ravageant les collines du Péloponnèse. Heureusement, mon ami Clark est doté d’une jugeote peu commune, raison pour laquelle je persiste depuis des années à lui accorder le bénéfice du doute avant de contacter mon ami Torquemada.

On choisit pas sa famille Il y a quelques jours, à l’occasion de la fête de la musique, Clark est venu chez moi avec deux bouteilles de rosé tiède et des chips, bien décidé à se claquemurer dans un appartement moite jusqu’à la fin des festivités. Louable intention s’il en est : si je me souviens bien, nous avions passé l’essentiel du dernier solstice d’été à forcer des portes de voitures afin d’y déposer des messages de paix et de ravissantes mosaïques en gravier. Nous avons donc estimé qu’il était plus sûr pour ces innocentes carrosseries (sans parler de nos non moins innocents tympans), de picoler gentiment à l’abri du monde.

Bref, de fil en aiguille, nous avons terminé la soirée saouls comme des Polonais (mes excuses aux habitants de ce grand pays qu’est la Pologne, qui ne doit sa réputation de repaire d’ivrognes qu’à la méchanceté de jaloux frustrés, c’est évident). Il me semble avoir péroré sur des sujets aussi divers que son attrait invariable pour les blondes froides (syndrome hitchcockien ?) ou que mon irréductible fascination pour les gros cons (une souffrance de chaque instant, vous n’imaginez pas), jusqu’à ce que je voie mon ami Clark secouer la bouteille au-dessus de mon tapis persan, l’air profondément affligé.
« Clark, mon ami, pourquoi cet air peiné ? » m’enquis-je alors en surveillant d’un air anxieux le liquide qui se rapprochait dangereusement du goulot.
« Et bien ! Et bien il s’agit de mon oncle ! »
« Ton oncle ? » répétai-je avec surprise.

« Clark, mon ami, je sais bien que ta famille est une niche de dangereux malades mentaux, mais c’est bien la première fois que je t’entends évoquer ton oncle ! »

Avant d’en arriver à ce qui le torturait au point de se venger sur mon pauvre tapis (persan), Clark me dressa un bref portrait de son oncle. Débonnaire septuagénaire nourri au gras de canard, l’homme avait apparemment passé sa vie à accabler sa malheureuse épouse de tâches ménagères dégradantes, sans jamais imaginer qu’il pourrait la soulager de ce dur labeur, épuisé qu’il était de ses harassantes journées de militaire à la retraite. René (nous l’appellerons René, car Satan me semble encore trop léger pour un tel personnage), en plus de son machisme évident, se caractérise de plus par un ODIEUX RACISME. Il semble d’ailleurs préposé à l’animation des fins des repas de famille, durant lesquels, copieusement aviné, il offre à la joie des petits et des grands ses profondes réflexions sur l’état français (il leur faudrait un bon coup d’état), la jeunesse (il leur faudrait une bonne guerre), et surtout tous ces sales étrangers (qu’il appelle, avec sa verve inimitable, « les gris »). Bref, en un mot comme en cent, un vieux con (ha, au temps pour moi, ça fait deux mots).


Clark m’apprit alors qu’il avait passé quelques jours en villégiature dans sa famille,
et qu’en allant visiter son cousin, instituteur dans le neuftrois, son oncle et lui-même s’étaient aventurés à prendre le métro (ou le RER, pour ce que j’en sais). Et c’est alors que René, prenant appui sur sa canne en plastique authentique, fronce sa moustache blanchie et son nez bulbeux, et dans un grand élan d’incivisme, lance de sa voix de stentor :

« Et ben ! C’est le Sénégal ici ! »

Me révélant cela, Clark fondit en larmes, lâchant la bouteille. Heureusement, je puis la rattraper in extremis grâce à mes réflexes de Sioux, épargnant mon (tapis) persan d’une souillure certaine. M’assurant qu’il n’avait pas pris ombrage de mon manifeste manque d’empathie, je me lançais alors dans une vibrante diatribe contre ces pauvres diables, qui n’ont pas compris que nous sommes en 2008, et qui continuent de laisser leur âme pourrir dans l’indignité xénophobe, méprisant toutes ces actions citoyennes financées par leurs impôts visant à leur remettre la tête dans le droit chemin. Je lui posai avec compassion une main sur l’épaule (prenant garde à ne pas toucher autre chose que le délicat coton rouge de son t-shirt, des fois que sa rousseur serait contagieuse), l’assurai de mon appui s’il envisageait de dénoncer son oncle à la HALDE, avant de lui expliquer que malgré ses liens familiaux proprement honteux, il avait tout de même le droit de vivre (voire celui de me fréquenter).

Clark se calma un peu. Une fois sa sérénité retrouvée, il prit un air sombre et amer, et enchaîna sur une brillante conclusion sur la tolérance et la diversité. Enfin je suppose, j’avais arrêté d’écouter parce que le paquet de chips était passé dans mon champ de vision, mais ce qu’il dit est toujours brillant. Nous échangeâmes quelques autres pensées hautement philosophiques, puis, la fatigue se faisant sentir, je lui accordai généreusement l’hospitalité. J’ai moi aussi le cœur à gauche et n’avais pas le courage de le laisser rentrer sous l’orage qui éclatait, signe évident que le Seigneur notre Dieu, ce con de réactionnaire, en avait assez des joyeuses festivités langiennes et prévenait que si tout ce bordel ne cessait pas dans la minute, il allait se trouver un blaireau quelconque pour fabriquer une grande arche.
Épuisés par tant d’humanisme, nous dormîmes du sommeil du juste.

Le lendemain, nous nous réveillâmes avec ce que l’on appelle communément « la tête dans le cul ». Tandis que je préparais un peu de café équitable, mon ami Clark partit à la fenêtre pour observer ma rue. Les senteurs des échoppes à kebab et des poulets rôtissant dans les épiceries arabes, les échos des conversations prononcées en chatoyantes langues du Maghreb, les sifflements des jeunes pleins de vie cherchant à refourguer leur mauvais shit, emplissaient l’appartement d’une teinte méditerranéenne. C’est alors que Clark se tourna vers moi, l’air serein et vaseux du dimanche matin, et lança avec un grand sourire roux :

« Putain, c’est vraiment le Maroc chez toi ! ».

24 Responses to “On choisit pas sa famille”

  • Je trouve la chute particulièrement triste.

  • Ah et puis aussi : je connais des roux très, très sex, et PARCE roux

  • Déjà j’adore ta façon d’écrire, j’ai encore failli éclater de rire au boulot.
    Ensuite, moi aussi je connais un roux. Le pauvre.
    Et pis, ben déjà faut pas être très fin pour emmener un raciste dans le RER dans le 93, franchement, c’est sûr qu’il risque pas d’y voir que des blancs…
    bon mais cette dernière phrase, c’est de l’auto-dérision de sa part, hein ? Les roux ont beaucoup d’auto-dérision ;)

  • @ Nadj : merci bien madame !
    Et c’est vrai, on a tous un roux honteux à cacher.
    Rapport à la dernière phrase, je pense qu’il n’y a pas une personne qui soit repartie de chez moi sans l’avoir dite. Et je vous rassure, je n’ai pas trouvé mes amis dans une petite soirée FN improvisée hein ! Tu me diras, étant donné que j’habite dans le quartier arabe, il doit y avoir un lien de cause à effet. Apparemment c’est une sorte de réflexe, comme quand on tape sur le genoux. Mais dans le contexte, fallait oser le caser :))

  • J’aime bien ! j’en veux d’autres !

  • Ben, pour moi ya une grande différence entre le vieux con qui dit : “Et ben c’est le Sénégal ici”, sous entendu “Et ben on est chez les sauvages ici”, plutot que “Putain c’est le Maroc chez toi” avec un grand sourire.
    Parce que ma tante habite Clichy et qu’en rentrant d’un voyage au Maroc on se marrait en disant : Oooh regarde, on est encore au Maroc. Tout bêtement parce qu’on adore ça, on adore les petits magasins, les agences de voyages, les retaus, les kebbabs et les français d’origine marocaines qui parlent en marocain! C’est aussi ça la France! Quand je me ballade à côté de Gare du Nord, je suis en Inde, dans d’autres quartier je suis en Chine. C’est une manière de parler dans laquelle je ne vois rien de péjoratif.
    Ca me fait rire, ça m’attendri de voir plusieurs pays en un seul. Et j’ai beaucoup aimé ta phrase : ” emplissant l’appartement d’une teinte méditerranéenne”. Franchement, c’est pas beau cette diversité? C’est une des raisons pour lesquelles j’aime Paris (et pourtant je déteste Paris hein, c’est dire!).

  • Et sinon, juste, c’est quoi cette discrimination anti-roux? N’aurait-on pas évolué depuis le moyen-âge? J’trouve ça très limite… “J’connais un roux” “On a tous un roux honteux à cacher”…
    ???????

  • Non! une différence entre les deux?? sans déconner. Mais merci, tu viens de me faire prendre conscience de l’odieuse discrimination anti-roux à laquelle je participe malgré moi. Pauvre Clark, qui souffrait depuis des années, et je n’ai rien vu. Je vais de ce pas le libérer de la cave.

  • @Gimmeshoes : Pas la peine de m’agresser tu sais? Enfin, si ça te fait plaisir!

  • Il faudrait plus d’articles de ce genre dans le coin. Merci!

  • Je suis peut-être une petite conne de 18 ans qui écrit des articles remplis de poncifs (rancunière, moi ?), mai je trouve ton article vraiment bon !

  • @ Pepite2choco : heu ? une agression ? plaît-il ?
    @ Jan_Zero : mais de rien, ça m’a fait plaisir :)) et merci à toi
    @ Krib : tu es (à peine) rancunière et je suis (un tantinet) vacharde, on va être copines comme cochon ;)

  • Moi aussi, j’attends avec impatience ton prochain article, et aussi les prochains commentaires, j’aime bien tes réparties.

  • LOL…
    C’est triste de poster un commentaire ne contenant qu’un “lol” tout nu et sans détails, alors, je vais aussi te dire merci pour cet article trés drôle et ce commentaire :
    “Mais merci, tu viens de me faire prendre conscience de l’odieuse discrimination anti-roux à laquelle je participe malgré moi. Pauvre Clark, qui souffrait depuis des années, et je n’ai rien vu. Je vais de ce pas le libérer de la cave.”
    Ca me fait penser à “chez les dingues”, un programme Australien qui passait tard la nuit, il y a quelques années sur France2… Et comme personne ne connait, ou ne s’en rappelle, ça ne fait rire que moi (en tout cas pour cette raison) et… tant pis :D

  • pff… oui mais c’est plus simple de râler contre les préjugés des autres. Si je devais admettre les miens il faudrait en plus que je m’améliore. Définitivement trop fatiguant !
    Bravo, super article.

  • Avatar of Vio
    Vio

    J’adore ! Surtout la façon de raconter en fait. :)

  • merci pour vos commentaires, et merci à l’équipe de LR pour la une, toussa. (Mon ego est enflé comme une baudruche, il vous remercie aussi).
    @ .birdy : jamais entendu parler de “chez les dingues”, mais rien que le nom du programme me fait envie – saleté de France2 qui passe tous les trucs bien à des horaires improbables !!

  • J’aime bien le ton de cet article! Bien écrit Gimmeshoes :)
    Eh oui les petites réflexions discriminatoires on en entend souvent…
    J’ai une petite anecdote à ce propos. La voisine de mes parents dans le Nord s’est mise à raconter sa petite laïfe à ma sœur et sa copine, toutes deux étant d’origine étrangère ; cette gentille dame un peu “beauf” sur les bords (vous comprendrez le pkoi de la précision de sa beaufitude) leur raconte les petits commérages sur le voisinage (allez savoir pourquoi) et fait alors deux réflexions proprement racistes : “c’est des Français qui vont habiter là, parce que la Tunisienne…” dit-elle sur le ton de la confidence.
    Deuxième round : ” les D. ont déménagé mais ils trouvé plein de cafards dans le chauffe-eau, bah oui c’étaient des Noirs avant!”.

    Je ne sais pas si c’est la stupidité ou son temps de cerveau disponible absorbé par TF1 et autres joyeusetés télévisuelles qui lui ont fait dire ceci à deux jeunes demoiselles, qui sont respectivement d’origines maghrébine et comorienne -_-

    Je reste assez choquée de l’ambiance qui se trame aujourd’hui, on assiste à la fois à la dénonciation des discriminations sous toutes ses formes, et par la même occasion, de plus en plus de personnes ne cachent plus leur mépris à l’égard des personnes d’origine étrangère, leurs préjugés nourris par leur connerie et les propos de De Villiers.

  • C’est pas forcément péjoratif …
    Un noir ça reste un noir, et un arabe un arabe…
    Pas de quoi en faire un drame !

  • Avatar of
    La Chieuse

    mouais ;~)

  • c’est ton seul article, ça laisse à désirer (au bon sens du terme). C’est drôle, mais j’hésite… tu serais pas un garçon ? j’ai pas encore bien lu ton profil…

  • hahaha ! non non, je suis bien une fille (c’est la deuxième fois qu’on me fait cette remarque, tiens). Qu’est-ce qui te l’a fait penser ?
    Merci pour le “ça laisse à désirer” (je n’avais jamais envisagé cette expression en ce sens là, mais j’aime bien). C’est mon seul article oui, j’en ai quelques-un dans les cartons mais ils se battent contre ma procrastination.

  • après relecture de ton texte, pour essayer de définir en quoi il m’a semblé “masculin”… je tombe de nouveau sous le charme : bon sang, c’est jubilatoire ! Je comprends que tu n’écrives pas souvent, il y a des perles à chaque ligne ! Sinon, le masculin… ben, déjà, ton avatar (l’allure), puis dans l’univers décrit, la façon de se biturer, la complicité entre “hommes”… l’humour, les phrases courtes pour aller à l’essentiel. Tu es une fille ! ça n’en est que plus intéressant, et je t’en félicite tout autant.

  • et le chocolat noir tu aimes, ou le chocolat blanc avec des pépites de noix de cajou…..;:)te souhaite une bonne journée et un bon café ou ce que tu aimes quand tu te réveilles le matin!!!à plus, j’imagine…mhmhmh

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