Histoires

La princesse avait un zizi

Un soir, alors qu’il rentrait du travail, mon homme a trouvé nos enfants en train de jouer un “pestacle” de théâtre, coachés par l’ami qui les garde parfois, comédien de son état. L’intrigue était simple, une princesse enfermée par des méchants, un chevalier qui venait la sauver. Rien de très original.

https://www.flickr.com/photos/24894289@N08/3789244618/À ceci près que le chevalier était joué par ma fille et la princesse… par son frère. Leur père a regardé la fin de la pièce, a applaudi, puis s’est tourné vers le metteur en scène, lequel était affreusement gêné, contrit, presque honteux.

Tu sais, ce sont eux qui ont voulu inverser les rôles, c’était pour rire, il ne faut pas les gronder…

Mon mari s’apprêtait à le rassurer quand je suis arrivée. Ne voyant même pas où était le problème, il a balayé les excuses de notre ami d’un revers de main, lui assurant que vraiment, c’était drôle et puis c’était tout. Mon ami est reparti, a priori soulagé. Fin de l’histoire. Ou presque.

Quelques heures plus tard, en effet, coup de fil du copain.

- “Ça va, ‘il’ n’est pas fâché ? Il ne regrette pas de confier ses enfants à une folle tordue ?”

- “M’enfin ma caille, ça ne va pas, non ? Pour qui tu nous prends ? Qu’est-ce que ça peut nous faire que notre fils ait eu envie de mettre la robe de princesse de sa soeur ? C’était un jeu, et puis c’est tout ! Et quand bien même ça ne serait pas un jeu, quand bien même ça révélerait autre chose, tu crois vraiment qu’on va en faire une maladie ? Et penser que c’est toi qui lui as refilé ton homosexualité ?”.

“Ben…”

Ben quoi ? Que je lui ai demandé à nouveau, limite agacée, voire carrément vexée de passer pour une vulgaire Christine Boutin coincée. Qu’est-ce qui pouvait bien lui faire penser qu’on aurait ces idées, que la tendresse avec laquelle il chérissait nos petits à chaque visite ne pèserait rien à côté de la crainte que notre fils perde sa virilité à son contact ?

Alors il m’a raconté. Et j’ai compris que je faisais fausse route. Que finalement, ce n’était pas tout à fait ce que je pensais. Que ce soir-là, lorsque l’homme était rentré, c’est autre chose qui s’était joué. Qu’il avait eu peur, mais pas pour lui.

Que s’il avait tremblé, c’était pour cet enfant maquillé en talons aiguilles. Pour mon fils. Ou plutôt pour celui qui, il y a une vingtaine d’années, à l’occasion d’une fête de famille, avait passé l’après-midi à préparer le spectacle avec les cousins dans le but d’amuser les parents après le diner.

Ce petit garçon de pas dix ans, qui avait tenu à incarner la princesse de l’histoire, parce que ce serait drôle. Et aussi parce que depuis toujours les voitures, épées et pistolets ne l’intéressaient guère, au contraire des dentelles, guipures et escarpins possédés par ses chanceuses cousines. À l’heure de la représentation, fier comme un coq, il avait fait son apparition sur la scène parfaitement à l’aise dans sa crinoline vaporeuse, déclenchant les rires des enfants, ravis de la surprise réservée aux parents et conquis par son talent déjà inné de comédien.

Seulement voilà, après quelques secondes d’un silence éprouvant de l’assistance adulte, son père, fier Espagnol, chez qui ses choses-là ne se faisaient pas, s’était levé, rouge de honte et de colère. Fou de rage, il avait empoigné son fils d’une main de fer, et de l’autre, lui avait administré une gifle sonore, avant de lui faire quitter la scène en lui ordonnant d’aller se rhabiller.

Finie la fête. Terminé le spectacle. Tout le monde était reparti chez soi, choqué, non par la violence du geste paternel, mais par la vision de ce garçon-fille, manifestement inconscient du trouble qu’il avait provoqué. Voilà ce qui s’était re-joué ce soir là sous nos yeux non-initiés. C’était cette blessure-là qui s’était rouverte, terrifiant le petit garçon devenu grand, mort de peur à l’idée que mon fils subisse les mêmes outrages.

Aujourd’hui encore cet épisode me brise le coeur. J’ai mal pour cet enfant à qui l’on fit penser qu’il n’était qu’un monstre et j’ai mal pour cet homme qui manifestement persiste à le croire encore un peu. J’ai mal aussi pour tous ceux et celles qui un jour, prennent leur courage à deux mains, la boule au ventre, pour annoncer à leurs parents que leur choix ne s’est pas porté sur le sexe opposé.

Parce que je sais que certains voient alors une porte se fermer avec la même violence que la gifle infligée à cette petite princesse il y a vingt ans…

(cc) Justin Kern

20 Responses to “La princesse avait un zizi”

  • Très joliment raconté

  • et finalement, ça rejoint mon article. Il est superbe, caro, je le trouve émouvant et merveilleux.

  • Merci Serena, Antigone de Chabat et Le mal !

  • de rien…je me souviendrai toujours des révélations écrites de mon ami…la souffrance était palpable.

  • Mon père a deux enfants en bas âge, 6 et 8 ans, et les gamins sont assez autonomes sur le jeu, l’habillement,… Et autant il ne retrouve pas souvent mon frère habillé en princesse, autant il a remarqué par hasard genre déshabillement pour la douche qu’il préferait nettement les culotte de sa soeur à ses slips de garçon !!
    Sachant que leur mère n’apprécierait pas, quand les enfants vont chez leur mère il les habille “tradi” la fille en fille et le garçon en garçon, mais chez mon père, mon frère pique systématiquement les culottes de ma soeur, et bien souvent le reste de ses vêtements, mon père laisse faire systématiquement à la maison et en dehors uniquement quand les vêtements sont assez unisexe genre jean (même si c’est trop grand, c’est le garçon qui a 6 ans et la fille 8), ou tee-shirt ni rose ni pailleté histoire d’éviter les blagues de mauvais goût à l’école, j’ai parfois entendu des “tu vas en faire un pédé de ton fils”, réponse “mon fils il sera pédé si il est pédé, il le deviendra pas en portant les culottes de sa soeur”, les préjugés ont la vie dure.
    Mais dans une école quelque part dans une petite ville de province, un petit garçon porte les culottes de sa soeur sans que personne ne le sache.

  • Elle est touchante ton histoire, fanto-mette… Es-tu la fantomette sans tirait qui commente chez penseesderonde ?

  • Oui, mais fantomette en un seul mot était déjà pris alors j’ai mis un tiret au milieu…

  • Je ne comprend comment le père de cet ami a pu réagir comme ça. Pourquoi faut-il que ce genre de choses continue à choquer certaines personnes ? Pourquoi les gens doivent systématiquement rester enfermé dans des cases bien précises : fille/garçon, homo/hétéro. Les “milieux” ont ne les acceptent pas, et c’est bien dommage…

  • Krib, c’était il y a trente ans… Mais je crains que ça n’existe encore aujourd’hui…

  • Oui ça existe encore…Car le travestissement, même dans le cadre d’un spectacle d’enfants, ça a toujours quelque chose de dérangeant pour certaines personnes.

  • oui ça existe encore beaucoup aujourd’hui…mon beauf par exemple (mari de ma belle-soeur qui porte bien son nom, il en faut toujours un dans les familles!) répète sans arrêt à son fils de 6 ans:”on est pas des tarlouzes nous, hein mon fils?!”…bon alors la petite soeur de 3 ans, je vous explique même pas…ses derniers cadeaux de Noël c’était un aspirateur en plastique et une fausse planche à repasser parceque “elle adore faire comme maman”…et c’est pas des gens retardés mentaux les parents, je précise!

  • remarque, ma mère a offert une dinette à ma fille parce qu’elle en réclamait une, mais mon fils a voulu une poupée, on lui a offert. Maintenant, il en voudrait une vraie, grandeur nature et ressemblant à eva longoria de préférence.
    “on n’est pas des tarlouzes” ça c’est un grand classique et c’est même pas homophobe, juste une expression débile.

  • amaya : entendu dans la bouche d’un proche à un dîner “Ah non, ma femme elle touche pas la 607, hein, elle elle se démerde avec l’AX, douée comme elle est, elle me la foutrait dans le mur” alors que c’est toujours lui qui picole et elle qui conduit dans les soirées, elle conduit pas si mal vu qu’il lui confie sa vie… et inutile de dire qu’il passe plus souvent l’aspirateur dans sa voiture que dans son salon. Mais bon, c’est comme la remarque du papa espagnol, je me dis que c’est par ignorance, et qu’ils sont plus bêtes que méchants. Le pire ? Ils sont persuadés qu’ils ont raison et sont persuadés de bien faire.
    Après, chacun sa conception du “bien” et du “mal” et de la normalité, chacun ses limites et son mode de vie, moi, même pas en rêve mon mec il parle comme ça à moi ou à mes gosses, mais pour tant d’autres c’est banal…
    Dans ma belle-famille, les classiques des repas de famille c’est de taper sur les noirs et les arabes (qui sont –comme chacun sait–responsable de TOUS les maux de la France), pour eux c’est normal de dire “les noirs c’est des voleurs, la preuve : l’autre jour y’a un noir qui m’a piqué mon portefeuille”, j’ai envie de répondre “Oui, et les blancs c’est des violeurs et des assassins, la preuve : regarde Fourniret”.
    Bref, que ça soit concernant l’homosexualité, la couleur de peau, la condition des femmes et autres, ces discours ou mode de pensée sont présents dans les familles, même aujourd’hui.
    Renaud chante “T’aurais été noir, pas de lézard / besoin de l’annoncer à personne / Mais c’est quand même une autre histoire / Que d’avouer “J’aime les hommes”"
    J’aimais bien le parallèle…
    La connerie s’éradique par l’éducation…

  • Trop d’émotion, dans ce post, merci encore Caro de faire la vie dure aux idées reçues en témoignant.

  • super article, très juste.

    je remarque tout de même qu’on est plus tolérant lorsque les filles veulent adopter les jeux et les vêtements des garçons, sans doute parce que c’était plus “valorisant”?

    @serena: même si je l’emploie fréquemment (!!!) je trouve l’expression “on est pas des tapettes” est quand même connoté, et un enfant qui l’entend fréquemment pourrait intérioser que jeux “féminins”/sensibilité = homosexualité/ non-virilité.

  • De toute manière, je trouve que l’on “sexualise” les enfants trop tôt. Hors de question de mettre une fille dans un babygroove bleu et un garçon ne doit pas jouer avec les poupées!
    Laissons respirer les enfants et ne leur imposons pas avant même leur naissance des cloisonnements qu’ils devront de toute manière affronter plus tard…

  • wahou…
    J’espère que le père de l’enfant en question lira un jour cet article, et que ça éveillera un tant soit peu de honte chez lui. J’espère aussi que les petits garçons en talon aiguille trouveront tous la force de continuer à être ceux qu’ils sont malgré les gifles et les silences pesants.

    Merci pour cet article

  • Très bon article. Et j’approuve tout ce qui a été dit ici (sans être pédé).

  • Je me joins (tardivement) pour dire que les articles et les commentaires sont très touchants !

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