Histoires

La banane écrasée

C’est vrai qu’on nous assène jour après jour, ce schéma de la “normalité”. De la famille proprette avec deux enfants. Ça, c’est vrai. On nous donne en exemple des mères, que dis-je des “mamans”, qui nous parlent avec admiration des lingettes ou des légumes-vapeur, de leur petite voix fluette. Elles ont la raie sur le côté, des cheveux lisses, des pantacourts top ringards beige ou kaki clair, des mocassins ou des chaussurettes à petits talons tous moches. Elles sont “comme il faut” ! voilà ! Ça, c’est vrai.

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Tout ça nous donne, incidemment, une image de ce que serait une famille soi-disant idéale. Des parents, mariés, ensemble de préférence, deux beaux enfants. Le logement se fera tant bien que mal, les dents seront brossées matin et soir, et tout ira bien.

Donc quoi ? On est petite, on a huit ans, et on se dit que la vie c’est ça. C’est avoir des enfants. C’est ainsi que les femmes sont censées écouter le tic-tac d’une soi-disant pendule… même si elles n’ont pas une attirance particulière pour les enfants (ni pour l’horlogerie).

Un exemple au hasard… moi. Je n’ai jamais été particulièrement attirée par les enfants, j’ai joué à l’institutrice avec des enfants en plastique quand j’avais 8 ans, et après, plus rien. D’ailleurs, je ne m’imaginais pas à un seul instant devenir mère, j’ai complètement zappé sur le soi-disant “instinct” maternel (encore une grosse arnaque cette histoire). Jusqu’à l’âge de 30 ans, mon oncle me souhaitait à chaque Saint-Sylvestre “un mari et des enfants !”. J’avais ma vie, seule quelquefois, pas toujours, et besoin de rien d’autre. La liberté, une rareté.

Ma mère m’a mis gentiment la pression un jour, j’avais alors 28 ans, quand on attendait le bus ensemble “Tu sais, si tu veux tu peux avoir des enfants je me ferai un plaisir de les garder de temps en temps…” Je lui ai répondu un peu gênée : “Ah… Maman, tu sais, je vais quitter Philippe”, ça l’a laissée perplexe.

C’est simple : je n’aimais pas les enfants. Leurs grimaces pour faire rire les adultes, leur insolence, leur impertinence, leurs caprices, leur banane écrasée écoeurante sur le canapé, la couche qui sent le caca, tout ça me gavait profondément chez les enfants des autres.

Puis un jour, j’ai croisé le chemin d’un bébé, je l’ai trouvé super mignon, et j’ai fini par me dire… pourquoi pas. Parallèlement à ça, j’avais entretemps rencontré un père potentiel de toute beauté. Bref, ainsi va la vie.

Décision fut prise, on allait se lancer. Je pensais avoir encore un ou deux ans devant moi, histoire de m’habituer à cette idée. Mais non, 10 mois plus tard, j’avais dans les bras un bébé, un braillard, assez rouge, qui avait très souvent faim et qui me faisait plus ou moins penser à un Gremlin, surtout après minuit.

Pour le premier, “l’instinct maternel” me faisait à ce point défaut, que, enceinte de neuf mois, je n’arrivais toujours pas à me faire à l’idée que j’allais avoir un bébé. Je n’étais pas du genre à chanter des comptines à mon propre ventre. Enfiler une robe de grossesse m’aurait paru tout à fait inconvenant et déplacé. Je n’avais aucune idée de prénom… Ça m’inquiétait un peu. Il a fini par arriver (à 9 mois 10 jours, bizarrement), le lendemain du jour où le gynéco m’a dit : “Allez madame, ya pas de pétard, maintenant il faut accoucher !” bon, ok.

Le petit paquet (petit rôti de plus de 4 kg, tout de même) n’arrêtait pas de crier, il avait visiblement des doutes à propos de sa mère. J’étais bien évidemment incapable de le faire taire, ne m’étant jamais intéressée de près ou de loin à un nourrisson.

Voyant enfin arriver ma soeur, je lui ai sauté dessus pour qu’elle m’explique comment ça fonctionnait un bébé (c’était avant l’ère “Tamagochi” sinon j’aurais déjà eu quelques pistes), notamment j’avais un besoin urgent qu’on m’explique comment on change une couche (pour info : les adhésifs qui dépassent c’est sur la partie arrière). J’étais ni plus ni moins que complètement démunie.

Bref, de grands moments de solitude. À deux.

Un bébé qui ne connaissait rien au monde, et une mère qui ne connaissait rien aux bébés. Après tout, on ne se connaissait pas, du tout. Il nous a fallu un peu de temps pour nous acclimater.

La sortie de la maternité fut également un grand moment. J’y étais rentrée, grosse, certes, mais libre de toute attache, j’en ressortais (recousue comme une dinde de noël, au passage) avec vaguement l’impression d’être baguée à un boulet. La première fois que je l’ai promené en poussette, j’avais l’impression que la terre entière me regardait. J’étais rouge de confusion.

Puis vint le moment où je commençais enfin à le comprendre et à répondre à ses attentes. Il ne comprit lui que beaucoup plus tard, la nécessité de laisser dormir ses parents, puis vint le 2ème, puis le 3ème, puis c’est tout. Au final, je me demande encore comment on peut changer d’avis à ce point. Mes enfants je les adore, mais je n’aime pas systématiquement ceux des autres, et leur banane écrasée sur le canapé.

Mes enfants ont leurs humeurs, et de l’humour aussi, quand j’ai un fou rire avec eux je sais que je suis avec des êtes humains, des vrais, qui quelquefois c’est vrai, ont braillé dans les transports en commun quand ils avaient 18 mois et ont fait chier tout le wagon.

Je ne serai jamais cette femme en pantacourt beige et mocassin. Raisonnable, polissée. Dans la tête, j’ai toujours environ 22 ans. Et au niveau physique, j’ai gagné un 95C dans l’histoire et sans vouloir me vanter, je suis pas trop décatie. Ayez des enfants, ou n’en ayez pas. Vous avez le choix. Et à vrai dire tout le monde s’en fout. Sauf vous.

(cc) JD Hancock

15 Responses to “La banane écrasée”

  • J’ai adoré ton article
    tres drole, tres touchant. surtout la conclusion! je suis entièrement d’accord avec toi d’ailleurs!

  • Moi aussi j’aime beaucoup ta conclusion.

  • En même temps, qui voudrait porter des mocassins ^^ ? Je ne trouve pas qu’on donne trop cette image des mères de nos jours, mais plutôt l’image de la mère de famille “cool”et tendance. Quand au mariage, c’est devenu moins systématique aussi, et j’ai l’impression que cette image de famille là s’efface pour en donner une nouvelle – tout aussi parfaite – mais plus “branchée”.

  • verofreund voici un article qui mériterait la une…et qui je pense, ne l’aura pas…En plus, ça me rassure de voir que je ne suis pas la seule à n’avoir jamais ressenti le moindre instinct maternel (vive et revive élisabeth badinter !). En plus, la conclusion est carrément topissime et digne de penséesderonde. Moi non plus, je n’ai jamais parlé à mon ventre, moi aussi je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer, moi non plus, je ne suis pas et ne serai jamais une mère en mocassins..ne croyez pa

  • ça commence à me gonfler, ces coupures. dans mes textes.
    Oui, je disais donc les mères en mocassins existent toujours. ceci dit, je ne suis pas non plus une mère branchée habillée en zadig et voltaire. Je suis moi et c’est déjà pas mal.

  • dear catastrophe, La Fille, krib, serena, merci pour vos commentaires :)
    krib, tu as raison, l’image idéale s’effiloche un peu… mais peut mieux faire.

  • tiens à propos j’ai croisé l’autre fois une de mes anciennes camarades de classe, (une garce) le genre qui avait perdu sa virginité quand moi, je me demandais encore comment faire (bon, j’exagère hein) et qui s’habillait comme une pouffiasse, elle est mère et s’habille désormais…ben comme ça.

  • très joli article… Ladiesroom est vraiment intéressant… Alors comme ça les filles se déchirent sur des sujets comme la politique et la maternité (enfin surtout ces dernier jours, et même si véro freud essaye de mettre fin à la bataille, on sent la rancoeur de serena dans son commentaire)… J’apprends, j’apprends…

  • on ne se déchire pas, on discute !!!

  • et je ne suis pas d’accord avec la conclusion…justement on aimerait bien que les gens se foutent du fait que nous ne voulons pas d’enfants…le problème c’est que ce n’est pas le cas! les gens ne nous foutent pas la paix!

  • discussion, discussion… ouais ça prend la forme de bataille de tranchées parfois…
    Et manifestement c’est une bataille sans fin: les nullipares (j’ai appris ce mot sur ce site) sont agacées d’une part par la pression sociale qui pèsent sur elle parce qu’enfanter est manifestement une règle tacite de la société, d’autres part par les discussions (et dérivés: pleurs, odeur de caca, vomi etc) qui leur sont parfois imposées en société. Les mamans elles s’offusquent du fait qu’on puisse les attaquer sur les dommages collatéraux de leurs rejetons, vu qu’elles n’ont pas le choix, elle non plus, que de supporter les cris et autres bananes écrasées dont sont à l’origine leurs excroissances analphabètes. Certaines vont jusqu’à faire un procès d’intention à leurs adversaires récentes (manifestement les femmes criant haut et fort leur non-désir d’enfant le font depuis peu, mouvements féministes aidant) les accusant de vouloir exterminer l’espèce des enfants en bas-âge…
    Fascinant, je vous dis, fascinant…. mais tant que les rancoeurs existeront (vous nous faîtes la morale parce qu’on a pas d’enfant vs j’ai le droit d’avoir une vie en société même avec des enfants) je ne vois, personnellement pas d’issue à cette guéguerre… j’apprends j’apprends…

  • mais il n’est pas question d’ “exterminer l’espèce des enfants en bas âge”! moi j’adore les gamins, je m’entends généralement très bien avec eux et je ne reproche pas à celles qui en ont d’en avoir eu (bon à part à ma mère mais là c’est différent) !!! simplement je ne désire pas en avoir personnellement et j’aimerais juste que ce choix soit accepté tout comme l’est le choix des mères d’en avoir (c’est vrai personne ne demande à une femme qui déclare vouloir des enfants de se justifier, avec arguments à l’appui, sous prétexte que c’est NATUREL)…
    et puis je crois que l’article de Maïa a été pris trop à coeur par certaines des filles…je ne pense pas que Maïa déteste vraiment les gosses, elle a juste voulu taquiner les mères…qui parfois ne se rendent pas compte qu’elles en font trop…
    et puis il y a bien des mères qui détestent les enfants des autres alors pourquoi n’y aurait-il pas des nullipares qui adorent ceux des autres (mon cas)?

  • non non non la rancoeur je la réserve à mon ex camarade de classe qui m’a persécuté tant qu’elle a pu la garce !

  • @ véro : j’ai comme un sentiment étrange… celui que j’ai déjà lu ton article dans une autre vie… serait-ce la nouvelle formule de LadiesRoom ? je me sens un peu perdue… je l’aime (ton article) tout autant la deuxième que la première fois…

  • @le mal, serena, bev, il ne s’agit que de mon avis :) qui n’entre aucunement en opposition avec d’autres, c’est simplement du vécu.
    @luciamel, :)) sur mon gueblo j’imagine, il y a quelques semaines…

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