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Douze semaines et demi

Ca fait mal, t’aurais jamais imaginé, t’es toute seule dans cette chambre et ça fait un mal de chien…Paniques-pas, c’est bon, juste un mauvais moment à passer…Demain tout est fini, tout est fini…L’infirmière l’a dit tout à l’heure, elle t’a donné des trucs pour déclencher des contractions…Après elle a ajouté “Courage!” comme si t’allais subir un truc terrible!

C’est allé si vite aussi, tu t’es rendue compte de rien!C’était pas de ta faute, t’étais prise dans d’autres trucs, d’autres problèmes, t’as rien vu venir…Ca t’a pas effleuré l’esprit, t’as même plus pensé à cette soirée après tellement c’était anodin…anodin mon oeil ouais, t’es né en 1975 et à l’époque les femmes elles venaient tout juste de découvrir la pilule et d’avoir le droit de “disposer de leurs corps comme bon leur semble”…T’avais quoi dans la tête?

Bon ok faut pas culpabiliser, t’as fait le bon choix, t’as 19 ans et le père (au moins t’es sûre du père vu le désert sentimental que tu traverses ces temps-ci, ça noircit pas le tableau!) c’est un petit dealer à la sauvette qui passe ses journées à fumer ses invendus…Tu vois le tableau, le bon portrait de famille?

Heureusement qu’elle était là ta copine Fabienne pour te faire réagir et te dire d’acheter un test, il était temps au bout de deux mois sans rien!Ne pas paniquer, tu t’es dit en voyant le résultat, ne pas paniquer surtout!Pourtant quand tu t’es pointé à l’hôpital et qu’à l’accueil après tergiversations, on t’a dirigé vers la maternité…Ben ouais la maternité, logique, là où on fait naître les bébés!Ah tu la faisais ta maline que toi t’avais pas besoin des médecins, que la pilule c’est bourré d’hormones dangereuses pour la santé…Et puis quoi?Tu fais pourtant partie de la génération X celle qui a été élevé dans le spectre du chomâge et surtout du Sida…Tu les as eu comme tout le monde les cours d’éducation sexuelle où on t’apprend à enfiler un préservatif!Ok oui c’était une fois de temps en temps sans parceque t’étais juste emmené par l’euphorie du truc…Enfin là l’euphorie ce sera pour plus tard…

T’es à l’accueil Maternité, y’a une bonnefemme derrière un interphone qui te regarde d’un air de dire les cassos c’est pas chez nous…Elle te dit “combien de jour d’aménorrhée?”…D’améno quoi?!Et te voilà à devoir déblatérer sur le fait que t’as toujours des règles irrégulières et que donc tu t’es pas rendue compte et que non t’as pas de médecin traitant et tout ça à travers le hublot avec bien sûr une file d’attente qu’on dirait que le service maternité distribue des billets de tombola gratuits ce jour-là…Finalement tout ça pour rien, elle te dit que c’est trop tard, qu’on peut plus rien faire et que si tu veux elle te donne plutôt l’adresse du plan-ning fa-mi-lial, elle épèle bien des fois que tu soit enceinte ET neuneu…Et voir un médecin, non?

Te voilà rendu au planning familial, t’es dans une salle avec d’autres filles et même des fois leur copain, y’a une conseillère ou quelquechose comme ça, qui te dit que on va faire un tour de table pour exposer la raison de ta venue…Ben pour apprendre les claquettes j’imagine!Tu dit que c’est pas que t’en ai rien à faire du fait que Marie-Odile vient là pour se faire prescrire la pilule pour pas que sa mère sache mais que là t’as juste un souci un peu plus urgent et que tu n’as pas l’intention de développer un débat là-dessus…La conseillère t’emmène dans une autre salle avec elle, elle te présente une élève infirmière en stage qui doit avoir deux ans de plus que toi à tout casser et qui assistera si tu es d’accord à l’entretien, elle fait l’entretien d’usage donc et te dit que tu vas rencontrer le gynéco de garde sur place dans une autre salle…T’as l’impression d’être dans un labyrinthe avec plein de salles dont tu ne pourras jamais sortir…L’élève infirmière te demande si tu es sûre de ton choix, que peut-être un jour tu regretteras…T’as juste envie de t’échapper par la fenêtre ou lui hurler qu’elle choisisse un peu mieux ses stages…Tu te tais juste, tu attends que ça se passe et que tout soit fini…Tu es avec le médecin de garde qui t’annonce fièrement “ah oui y’a pas de doute sur votre grossesse là , bien enceinte là!”…comme si y’avait un doute à avoir…

Rendez-vous est pris dans une clinique, tu auras droit à un séjour de 48h avec anesthésie générale et tout le tralala…par contre je crois pas qu’on t’amènera des fleurs…Le gynéco, TON gynéco que tu vas garder ensuite mais ça tu ne le sais pas encore, est un chouette type qui, le premier, te déculpabilise et te dit qu’on va tricher un peu sur les dates parceque l’aménorrhée (maintenant tu sais ce que ça veut dire) elle est à presque 13 semaines donc théoriquement c’est illégal…

Dans ta chambre cette nuit à la clinique, tu ne dors pas, tu as trop mal, on t’a mis la dose forcément mais ça va aller ne t’en fais pas…Dans 24h tu vas rentrer chez tes parents et faire comme si de rien n’était, tu seras un peu fatiguée mais tu prétexteras que ces quelques jours à la montagne avec Fabienne t’ont épuisée, tu iras en cours écouter des inepties et l’année suivante tu décideras de tout plaquer pour partir vivre à l’étranger…

Aujourd’hui tu as 32 ans presque 33, tu n’y penses presque plus , ça t’a juste fait grandir et tu es si consciente de la fragilité de la condition féminine…L’ironie du sort c’est que tu vis avec quelqu’un qui est infertile mais ça t’es égal, tu l’aimes comme il est et tu l’aides à affronter ça…Tu t’apelles Amaya et tu vas bien , tu vois tu n’avais pas de raisons de paniquer…

13 Responses to “Douze semaines et demi”

  • Tres bien ecrit… Merci d’avoir partage ceci avec nous. Bravo pour ton courage!

  • merci beaucoup…

  • j’adore ce texte ! limite je pense que la dernière phrase est de trop, on sent tout de suite que c’est du vécu, quelque chose de tangible. en tous cas c’est très chouette que tu l’ais écrit, et que tu l’ais écrit comme ça.

  • Oui, cet article est trés fort… il résonne étrangement avec celui que j’ai écrit aujourd’hui… être une femme, malgré tous les progrès dont la science nous fait bénéficier, c’est toujours avoir une vie sexuelle un peu plus compliquée que les garçons. Beaucoup plus compliquée. L’implication de nos corps, de nos têtes, est maximale. Refuser d’avoir un enfant, c’est sans doute plus dur que l’accepter.
    Cet article m’a beaucoup émue.

  • @Elixie et Volubilis:merci, sincèrement!!
    En fait j’ai vraiment dû l’écrire à l’instinct hier parceque je m’aperçois aujourd’hui qu’il y avait plein de fautes dans mon texte, (mais ça va j’ai corrigé!)…

  • merci Angelinaa…

  • merci beaucoup Pepite2choco!

  • A l’inverse d’Elixie, j’aime la dernière phrase, la boucle est bouclée… C’est aussi une belle note d’espoir, de montrer que c’est une étape difficile, mais qu’on s’en remet finalement..

  • je viens de découvrir cet article et waouh, je suis soufflée…c’est magnifique, émouvant mais surtout mais vraiment drôle, et tout ça sur un sujet difficile qui nous concernent toutes, que nous l’ayons vécu ou pas. merci infiniment.

  • Avatar of
    La Chieuse

    salut miss merci pour ton partage moi aussi je suis passé par là j’avais 20 ans trois ans plus tard je me demande encore si j’ai fait le bon choix seul l’avenir me le dira mais vraiment merci

  • @Bleue et Violette et La Chieuse:merci pour ces compliments…et puis il ne faut rien regretter, je vous assure!!

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