Back Room

Au moins trente six chandelles…

Y’a des soirs comme ça où les choses tournent pas du tout comme prévu… Tout commence pourtant le plus normalement du monde : un samedi soir anodin, trois couples d’amis de longue date dans un excellent resto, une-deux-trois bouteilles de vin, une dizaine de bonnes blagues, quelques débats existentiels de haute volée, six coupes de champagne pour clore le tout, allez ! six autres parce que demain c’est dimanche et qu’on fait la grasse mat… Et puis quoi on va pas s’arrêter en si bon chemin ? allons donc boire un dernier verre ailleurs…

Au moins trente six chandelles…C’est là que tout bascule.

Serait-ce l’effet gingembre + sauce miso + pleine lune + alcoolémie ? Quoiqu’il en soit, une des filles de la joyeuse troupe lance, sans préliminaires, THE idée : “et si on allait aux chandelles*” ?! Je savais qu’elle n’avait pas froid aux yeux mais bon là elle me scotche : “Juste pour voir, une fois dans notre vie… histoire de pas mourir idiot quoi… allez y’en a marre de faire toujours les même trucs…”

Il en fallait pas tant pour convaincre nos trois hommes : œil brillant, rire nerveux, mains tremblantes, de véritables gosses surexcités à l’idée de braver l’interdit ! Le mien commençant sérieusement à m’agacer, je le recadre d’abord avec une bonne mise au point : si on y va, que les choses soient bien claires je serai sur ses talons, indécollable, in-se-mable. Y’a pas intérêt à ce que son regard s’attarde une minute de trop sur une créature ou sur n’importe quelle forme mouvante dans cette “boîte”, sous peine de représailles qu’il serait pas prêt d’oublier ! Après un sermon en bonne et due forme, je me laisse gagner à mon tour par la curiosité…

Nous voilà donc 20 minutes après, tous les 6, sages comme des images, dans un sas attenant à ce haut lieu de luxure, connu et fréquenté par de nombreuses célébrités. Ce qu’on sait pas c’est qu’une caméra est pointée sur nous. Valérie, la cerbère des lieux nous jauge attentivement sur son écran : tenue, silhouette, coiffure, tout y passe. Vu qu’on est des canons la porte ne tarde pas à s’ouvrir, ok c’est surtout que la boîte était pas assez remplie ce soir là, n’empêche on est des canons quand même…

Bref, on passe au vestiaire, là sans nos manteaux, on lui plaît déjà nettement moins à Valérie : “Dites donc vous auriez pu faire un effort de look les filles…” puis “c’est quoi ce gros gilet de laine” qu’elle me lance, j’lui rétorquerais bien que c’est un Vanessa Bruno à 300 euros payé-plein-pot-non-de-non, mais une voix intérieure m’ordonne de la fermer.

Une de mes camarades, elle, se voit privée de ses superbes bottes vintages pour se retrouver perchée sur des talons aiguilles dignes de dita von teese prêtés par la maison, le résultat est assez cocasse, là encore je me retiens. “Bon, vous êtes pas ici pour rigoler, hein, on rentre pas à 6 dans les salons…”. Les “salons” ? C’est donc là que tout se passe… On descend à pas feutrés un escalier exigu, à ce moment j’avoue j’en mène pas large : dans quoi je me suis encore embarquée ?

Ouf, l’escalier débouche sur une discothèque très classieuse : les murs sont capitonnés avec du tissu en velours bleu duquel pendent des cristaux scintillants, un bar baigné de lumière semble tout prêt à nous accueillir et la sono diffuse mes morceaux préférés. Les clients aussi sont plutôt classes : des filles jeunes et jolies, des hommes entre deux âges lookés cadre sup, limite je pourrais y croiser mon patron que ça m’étonnerait pas.

Jusque-là tout va bien donc, et tout semble “normal”… hormis peut être les tenues des clientes, très… légères, limite inexistantes en fait… et puis ce couple aussi qui s’étreint avec un peu trop d’ardeur pour passer inaperçu, et ces deux filles là bas, en train de se faire des confidences… elles ont les mains un rien baladeuses si je ne m’abuse… Bref à y regarder de plus près certains détails trahissent la tension sexuelle environnante.

“Les filles, il faut faire un tour dans les salons”, notre leadeuse du soir est bien décidée à tout voir : laissant les hommes au bar, hors de portée du danger, on se dirige toutes les trois vers le fond de la salle. Un grand rideau s’ouvre alors sur une pièce aux allures de boudoir, rouge sombre avec deux lits king size à ses extrémités. Alors que la piste de danse était quasi déserte, là la foule se presse, et pour cause…

Dans la lumière ultra-tamisée on distingue sur les deux lits des corps qui s’emmêlent lascifs sous les dizaines de regards alentours. Autour des couples- trios, quatuors ?- tout est silencieux, si bien que ne résonnent dans la pièce que les bruits sourds, lourds de plaisir venant des corps qui s’agitent fiévreusement. J’ai l’impression d’être passée de l’autre côté de l’écran, à l’intérieur d’un film X, c’est complètement surréaliste. Oppression, excitation, angoisse, les sentiments se mêlent étrangement, le tout est assez effrayant. On se regarde toutes les trois, tétanisées, d’un même pas on se presse vers la sortie ; une fois le rideau refermé, le verdict est unanime : “Faut pas que les mecs voient ça !” direction le bar, au pas de course.

Nos trois hommes fidèles au poste - à leurs verres, et un peu à nous, faut croire – papotent alors gentiment accoudés au bar, ils pourraient être au PMU du coin, que ce seraient les mêmes… Aaaah, je l’aime mon homme ! “Euh, on a vu, c’est bon on file…”

Sauf que là, le mâle (mal) en eux se réveille et se rebelle : c’est leur tour de voir les “salons”, impossible de les en dissuader… Bon, ok alors on y va par couple cette fois.

Ma chance c’est qu’à ma deuxième et dernière entrée dans le boudoir, l’action vient tout juste de s’achever, les corps nus de se séparer et la foule s’éparpille dans le plus grand silence. Y’en a un qu’a l’air déçu d’avoir tout loupé… Pov’ chou… je jubile (intérieurement) : impec le timing !

Après cette débandade, on reste encore un petit quart d’heure tous les six au bar. Le dernier cocktail a pourtant raison de ma distinction naturelle : et voilà que je me mue soudain en clone d’Evelyne Thomas. “Qui êtes vous? c’est quoi votre métier ? Si vous êtes ici est-ce vraiment votre choix ?”. Ma tentative d’interview d’un couple qui m’intriguait par son allure si ordinaire se solde par un échec cuisant : mutisme et regards mauvais de la part des deux habitués.

L’indiscrétion n’a pas sa place aux chandelles, c’est sans doute ce qui fait le succès du lieu. L’anonymat y est de mise, tout dévoiler c’est vulgaire…

*Les chandelles, c’est LA boîte échangiste à Paris…

Photo : © marin vugdelija via stock.xchng

4 Responses to “Au moins trente six chandelles…”

  • Je sais pas pourquoi, peut être parce que je n’y suis jamais allée mais j’ai l’impression que c’est glauque…nan?!

  • ben, étonnamment Dyns pas temps que ça, c’est peut être aussi parce que j’avais un coup dans le nez; mais ca fait très eyes wide shut : les gens sont plutôt classes, beaux et discrets et les “choses” se passent le plus naturellement du monde. Je me suis un peu sentie dans la 4ème dimension en fait…
    Maintenant, je n’y passerai pas mes WE- surtout pas avec mes vieilles copines et mon mari!-

  • Ouais pour délirer j’irai bien par curiosité ;)

  • ça ne me donne vraiment pas envie d’y mettre les pieds, malgré cette ambiance chic que tu décris. voir des inconnus s’enlacer et tout examiner dans la scène? autant se filmer avec son partenaire :)
    et bravo pour le timing du “salon”, même si tu n’y es pour rien mais au moins ton amoureux a échappé au mal (ça dépend pour qui bien sûr hein) ;)
    au fait, j’habite à Paris, j’espère que personne ne me proposera d’aller dans ce lieu (même si ça a tout de même l’air moins glauque et “sale” que les p’tits clubs de la rue saint-denis).

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