Un miracle en équilibre

Dans la vie, j’ai des petits plaisirs. Comme tout le monde, ni plus ni moins. Y’a le plaisir de péter un point noir – dégueu mais jouissif – celui de constater un kilo de moins sur la balance, celui de l’odeur des pains au chocolat de la boulangerie sur le chemin du travail, celui des matins où il fait beau et froid et où je mets mes lunettes de soleil pour faire comme si j’étais au ski, celui de mon i-Pod en mode shuffle qui tombe pile-poil sur ma chanson préférée de Christophe (pas Willem, THE Christophe s’il te plait), à savoir “comme un interdit”.

Bref, des plaisirs.

Il y a aussi celui qui consiste pour moi à acheter un livre dans une gare avant de prendre un train. C’est comme ça que j’ai découvert par le plus grand des hasards la trilogie de Jean-Claude Izzo que si tu l’as pas lue tu as grave de la chance.

C’est comme ça aussi que j’ai lu de sacrées merdes parce qu’il ne faut pas se voiler la face, dans les librairies de gare c’est pas du Brecht que tu achètes. En même temps dans un train c’est cool de lire une bonne daube, d’ailleurs en général si je ne trouve pas de livre je me tape un bon Voici.

Et puis, la dernière fois, je suis tombée sur une perle. Un bouquin sorti sans que vraiment je m’y intéresse et maintenant en poche, Un miracle en équilibre de Lucia Etxebarria, auteure espagnole en vogue.

D’elle j’avais lu notamment Amour, Prozac et autres curiosités et j’avais aimé, pour le ton faussement “chick-litt” et véritablement subversif.

Mais là, je me suis pris une bonne vieille claque. Parce que cette lettre écrite par une jeune mère à sa fille encore minuscule m’a parlé comme évidemment cela peut parler à une femme blindée d’hormones.

Au delà du ton résolument moderne et atypique avec lequel la grossesse est abordée, au delà de l’absence totale de mièvrerie du propos qui pourtant peut vite basculer dans la guimauve quand on parle de filiation, de naissance, d’amour maternel et j’en passe, ce qui m’a bouleversée c’est la dimension ultra-féministe et surtout incroyablement humaniste de ce livre.

L’histoire ? Une jeune mère, donc, entreprend d’écrire à sa fille de quatre mois pour lui raconter les conditions de sa conception et lui dire tout ce qu’elle voudra peut-être un jour savoir sur sa mère.

Tout sur sa mère. Un Almodovar en livre. Le livre va et vient entre le présent de cette maman débordée aux seins qui tombent sous l’effet de l’attraction terrestre et aux cuisses lourdes de la grossesse et le passé d’une jeune femme à la vie cassée qui a toujours attaché trop d’importance à ce que pensaient d’elle les autres et surtout, évidemment, sa famille.

On la suit dans sa quête d’amour, dans ses doutes pendant que son ventre grossit, dans son désespoir de ne pas savoir comment consoler cette petite boule qui hurle dans son couffin.

On rit énormément, on pleure aussi, on en sort pleine de ses phrases qui disent si bien ce qu’on a pensé un jour sans parvenir à le formuler. On en sort en ayant l’impression d’avoir trouvé une femme qui pourrait être une soeur.

Un extrait ?

Allez, un extrait. Eva/Lucia évoque les livres sur la grossesse dans lesquels jamais elle ne s’est retrouvée:

“L’un de ces livres montrait en couverture une rousse sculpturale et semi-dénudée au ventre énoooorme (huit mois au moins, selon mes estimations), cadrée juste au-dessus du pubis pour qu’on ne voie rien. Ses seins étaient un défi aux lois de la gravitation universelle. Rien à voir, pas même de loin, avec mes mamelles à moi, ni avec les seins d’aucune de mes amies enceintes, qui enflaient et retombaient avant même – ou presque – qu’elles fassent le test de grossesse, y compris lorsqu’en temps normal ils étaient des plus plats. Ces sobres turgescences, quasi adolescentes, me paraissaient incompatibles avec l’état de gestation… tellement incompatibles, d’ailleurs, qu’elles étaient retouchées à l’aérographe, ainsi que me l’a montré plus tard ma voisine Elena qui, en bonne graphiste, a l’oeil plus exercé que le mien à repérer ce genre de détails.

Retouchées comme les modèles du catalogue Prénatal, qui affichaient des ventres de femme enceinte mais des muscles et des seins de vierge prépubère, sans cellulite, sans rétention de liquides, sans flaccidité ni stries. Et il en va de même de la majorité des futures mères que l’on voit dans les livres médicaux, et qui ont l’air photographiées par David Hamilton (ce flou artistique si seventies), coiffées par Jean-Louis David et habillées comme par leur pire ennemi dans le style le plus conventionnel possible, quelque chose entre Cyrillus et La Petite Maison dans la prairie. Et je ne parle pas des magazines. Je veux parler de Mon bébé et moi, de Parents magazine et autres Ta grossesse, dont les rédactrices en chef doivent penser que le quotient intellectuel baisse à mesure que le taux d’oestrogènes augmente.”

Edit: Au risque de me répéter, ce livre va bien au delà d’un ouvrage sur la grossesse. C’est une initiation, un manifeste, une ode à l’amour de soi.

NDLR : Une autre critique de ce livre sur Ladies Room ici

6 Responses to “Un miracle en équilibre”

  • J’ai aussi adoré ce bouquin acheté f=dans les même conditions au relais H de Saint Lazare. Malgré les 2H30 dans un corail qui se traîne, le trajet est passé à toute vitesse en compagnie de ce livre.
    Merci à Lucia !

  • tu m’a convaincu!

    J’aime assez l’idée plus réaliste de la maternité comme un apprentissage et pas comme une condition gravée dans nos gènes ou allant de soi!

  • Ah, ça m’a l’air bien intéressant. Merci pour cette recommandation de lecture.

  • Tous les bouquins de cette auteur sont grandioses, elle a un style très frais et peu autant toucher des jeunes femmes célibataires que des mères, j’adore la progression de ce livre où on se demande presque jusqu’au bout : “Bon alors c’est lequel le père de sa gamine??!!”. Très touchante.

  • Je ne connais pas du tout mais suis avide de recommandations !
    Merci

  • Merci pour la recommandation, je viens juste de le finir, tres tres bien ! Ses autres romans sont-ils aussi recommandables ?

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