Histoires

Chroniques transiliennes

1 Céline
Elle était montée station Villiers-sur-Marne Le Plessis-Trévise un matin vers 8h40. Une fille chiffonnée, qui transbahutait deux énormes sacs de campeur. Elle avait l’air de ne pas avoir assez dormi, deux ombres obliques partaient du coin des yeux vers les pommettes. Elle est restée debout sur la plate-forme, adossée à une cloison ; de temps en temps ses yeux se fermaient et une mèche de ses cheveux en désordre venait chatouiller sa joue. Elle la chassait mollement et tournait lentement la tête vers la vitre où le paysage passait à toute vitesse. L’expression de son visage s’assombrissait à mesure que la forêt gagnait du terrain sur les lotissements, la ville, les lignes à haute tension. Ce matin, elle avait enfilé ce qu’elle avait trouvé, avait pris le reste en hâte et elle était partie : une parka d’homme grisâtre, un jean et des chaussures de marche boueuses. Elle se sentait mal et moche, ses hanches trop fortes, son teint brouillé, son regard plombé, pas de maquillage. Elle seule, elle brute, elle sans artifice. Dans la voiture, une jeune femme l’avait regardée entrer, fermer les yeux et rejeter sa mèche. Elle l’avait vue, sans accessoire, mal fagotée, vêtue sans recherche, avec son air amer. Elle l’avait vue à l’état brut et pourtant elle l’avait trouvée belle.

2 Hamid
Il regagne Paris en RER. Il rentre dans sa chambre d’hôtel insalubre du 19ème arrondissement. Il a rendu visite à son frère. Ils ont parlé, mangé, dansé, chanté. Il sourit. Son frère et sa petite famille dans leur petit pavillon de banlieue. Son lien précieux avec les siens, son pays, ses traditions. Ils ont mangé du tajine d’agneau aux amandes préparé par sa belle-sœur Dounia et sa nièce Imène. Hier soir, Hamid a joué du lotar et chanté des chansons berbères. Ce matin, dans la voiture, il s’est assis et il a commencé à fredonner tout doucement « mmmmm mmmmmh » un air comme une fumée légère qui montait et qui descendait en vrille. Et puis, petit à petit, il a chanté un peu plus fort dans sa langue brutale et mélodieuse en marquant le rythme avec sa paume. Il a chanté les yeux fermés au milieu des voyageurs qui faisaient semblant de ne rien entendre en regardant dehors. Il a chanté et les plaines glacées de la Brie se sont transformées en plateaux ocre et rocailleux de l’Atlas.

3 Johann

Sur le quai de la voie C, Johann est un peu en avance. Il a encore oublié sa carte orange alors, il a enjambé le tourniquet en profitant du passage d’un voyageur. Si ses élèves le voyaient « gruger »! Il pense qu’en réalité, cela le rendrait sympathique à leurs yeux. Johann n’est pas sérieux, il ne s’est jamais résolu à le devenir même après ses 17 ans, même aujourd’hui lorsqu’il fait semblant de trouver intolérable l’attitude des adolescents du collège qui chahutent pendant ses cours. Il les comprend. Lui non plus ne supportait pas cette immobilité et ce silence forcé qu’exigent – pour leur propre confort – les enseignants exaspérés. Un train s’arrête le long de la voie. Ce n’est pas encore le sien, encore cinq minutes à attendre. Son regard s’égare à travers la vitre de la voiture immobilisée en face de lui. Des gens lassés d’avance par la journée qu’ils vont passer fixent le vide d’un air bovin. Seuls deux yeux en amande, clairs et vifs, se plantent dans les siens. Une seconde, puis deux. La jeune fille hausse le sourcil droit. Johann hausse le gauche. Elle lève les deux. Johann fronce les siens. Elle louche. Il fait un clin d’œil. Le meuglement du signal de fermeture des portes retentit. Elle tire la langue. Le train emporte la jeune fille dans un éclat de rire silencieux.

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