Humeurs

La dictature sociale de la féminité

Article sélectionné par Nouvelle 30naire lors de sa semaine de rédaction en chef  

La féminité, ensemble des caractères proprement féminins, socialement attribués à la femme (définition du dictionnaire Alexandria), quelle bien drôle de chose. Mais qu’est-ce donc vraiment ?

La dictature sociale de la féminitéA l’instar de ma mère, certaines tentent vaille que vaille de l’apprendre à leur petite fille. Parce que ça s’apprend me diriez-vous ? Dans une certaine mesure, je dirais que oui, en revanche, je n’enseignerai jamais la vision que ma mère a désespérément tentée de m’inculquer.

L’ouverture du bal des hostilités avec elle se déroula dès ma toute petite enfance où il lui devenait de plus en plus fastidieux de m’imposer certains vestimentaires dits « féminins ». Très tôt, je lui refusai porter certaines jupes que j’estimais totalement inadéquates pour mes jeux d’enfant et je n’acceptais que celles qui « tournent » parce qu’au moins en ce cas, j’y trouvais une utilité. Elle finit par céder, lasse de passer ses soirées à repriser mes collants lorsque l’hiver ne me permettait pas de gambader les guiboles au gré de la morsure du vent glacial.

Puis, vint la crise vers la septième année où démêler ma tignasse blonde et folle chaque jour relevait de l’épreuve physique et psychologique. Je l’entends encore me dire : « Une femme doit souffrir pour être belle ! ». Souffrir pour être belle, quel étrange concept pensais-je, mais, et si moi je n’en ai pas envie, de souffrir ?

Le choix fut vite fait, quitte à être moche, je me rebellai très vite contre ces séances de torture interminables, je me mis à hurler de plus belle, la douleur devenait intolérable.

C’est ainsi que je fus envoyée fissa dans le salon de coiffure le plus proche pour en sortir les cheveux bien courts et les larmes bien longues. Cette expérience fut vécue pour moi comme une punition de mon insubordination à la « féminité ». Or, au lieu de me soumettre enfin à sa loi, je persistai dans son renforcement négatif et je devins un véritable garçon manqué. Poussant l’échec de ma mère toujours plus loin, j’étendis cette tendance jusqu’au fond de la salle de bain que je ne fréquentai plus que sur son injonction menaçante. Quand je vous disais être une chieuse née !

Ensuite, les choses se mirent à évoluer à contre-courant au rythme des changements de mon corps soumis aux prémisses de la puberté. L’hôte indésirable dans la tête d’une jeune fille de 11-12 ans qui pense « grimper aux arbres » et « Nutella au Petit Beurre » tandis que les garçons commencent à tourner la tête sur son passage.

Ainsi voir ces hanches et ces seins apparaître en l’espace de quelques mois fut pour moi un anachronisme évident qu’il me fallait assumer en apparence. Ma mère satisfaite et soulagée de son retour au gouvernement de ma « féminité » s’enquit bien assez vite de me prodiguer moult conseils en matière de soutien-gorge et maquillage.

L’enseignement de l’image avant tout et à tout prix eut pour résultat sur moi de m’enfermer non plus 5 minutes chrono dans la salle de bains mais bien une heure, voire davantage les jours de blues « Je me sens moche, j’ai des trucs qui poussent avant les autres, je ne ressemble à rien. ». L’usine à « féminité » de la société venait de fidéliser une horriblement complexée de plus.

A cela, vint s’ajouter l’autre vision de la féminité, la médicale, le jugement du médecin chargé des visites de l’école qui, d’un coup sec rabattit l’élastique de ma petite culotte après un rapide examen pour prononcer sa fatidique sentence : « Tu n’as pas encore de poils, t’es pas prête d’être réglée comme une femme, toi. ». Bam. Deux semaines plus tard, jour pour jour, je devins la première jeune fille de douze ans à être réglée dans ma classe. Sans blague, Dame Nature est une grande comique.

L’été arriva avec sa plage, le maillot ultra échancré et la coupe de cheveux en vogue, tous deux issus des conseils maternels et moi plongée dans ce décor… l’intruse qui chassait des coquillages dans les brise-lames, la croupe dans le viseur de ces messieurs.

L’étais-je féminine ? A leurs yeux, de toute évidence, aux miens… il n’en était rien : « Mon utérus saigne, et alors ? Foutez-moi la paix ! » Ce que je rejetais à cet âge devint une arme de séduction plus tard. Mais ne doit-elle servir qu’à cela ?

Et si la féminité était bien plus qu’un diktat imposé par la société ? Et si la féminité était tout simplement le bien-être d’une femme dans son corps de femme ? Tout comme la virilité serait le bien-être d’un homme dans son corps d’homme ? Bien qu’apprise fort tard et à mes dépens, c’est en tout cas ce que j’aimerais enseigner à ma fille si j’en avais une.

© Gabriel Lalonde

5 Responses to “La dictature sociale de la féminité”

  • bah ça rejoint un peu ce que je dis dans un de mes articles ( han, de l’auto pub!Pas bien!) dont il me faudrait peut être modifier le titre car il prête sans doute à confusion (le titre, pas l’article.)

  • C’est pour ça que même enceinte je n’ai jamais pu m’imaginer avoir une fille et reconduire l’iniquité, la barbarie des jambes serrées sous des petites jupes pour pas exciter les tontons et les autres, le ridicule de cheveux peignés ou noués-je frise à mourir-, la dissimulation des règles-à dix ans”ne dis rien aux autres, elles ne savent pas, ça pourrait les choquer”,- et moi donc…-
    Tout le reste est affaire de pouvoir, sur soi, sur les autres, la féminité incluse…Ou de névrose? Ou les deux!?
    Merci maman!!!!!Merci papa! merci la vie!!!! avant de commencer à être, à vivre, il faut d’abord débrouiller les échevaux que d’autres ont tissé pour nous. Bon courage!!!-y a des trucs sympas … après!!

  • @myamya> Oui, par ailleurs, je ne le trouve pas. Peux-tu me l’indiquer? Tu as attisé ma curiosité! :-)

    @calamity gen> Je suis heureuse de n’être pas la seule à partager cette vision! Il me semble avoir lu récemment un article ici où la jeune femme se plaignait de ne pas avoir eu de maman plus prédisposée à lui apprendre la “féminité”, celle où on se maquille et où on “marche” avec des hauts talons. Très sincèrement, j’espère que mon article fera voler en éclat certains de ses regrets.
    Quoique, au final, rares sont les mamans qui éduquent leur fille sur les choses les plus fondamentales: le droit au plaisir, se sentir belle dans une tête heureuse, découverte de ses atouts, revalorisation, etc.

  • Moi je n’ai qu’une seule chose à dire, et c’est une phrase dans laquelle je me retrouve complétement, puisque oui, cet anachronisme je l’ai également vécu, même si ma mère ne me prenait pas la tête avec le fait de s’habiller en fille : “On ne naît pas femme, on le devient”.
    Aujourd’hui, je me sens femme. Mais ce fut une acquisition lente, et absolument pas quelque chose d’inné… Alors merci Simone, parce que le jour ou j’ai lu ça, j’ai quand même vachement moins complexée sur le fait d’être plus à l’aise dans des baskets que sur des talons :)

  • La féminité et la virilité sont des concepts sociaux d’un autre âge. Ce qui prévaut chez un enfant et un ado est qu’il se sente bien c’est à dire pas coupable comme si bien décrit dans cet article.

    Ca m’amène à penser que la génération Simone de Beauvoir n’a eu un impact que très faible sur la société française puisque même des femmes nées durant les 70s ou 80s ont subies encore fortement cette dictature. La France est vachement tradi (Chirac, femme corrézienne…)

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