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Mon grand père, ce héros, avait planté des poiriers en espalier

Quand il arriva, ils ne s’étaient pas revus depuis des mois, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Les enfants furent exceptionnellement exemptés d’école. Ils passèrent une journée mémorable, tous les quatres. Puis Marcel et Germaine s’isolèrent dans leur chambre, où ils passèrent le reste de la journée. Les enfants ne savaient trop quoi en penser, si ce n’est qu’apparemment, il ne fallait pas les déranger.

Le soir même, il repartit. La tête pleine de ces moments intenses.

Ils ne le revirent jamais.

Porté disparu, pendant des mois il ne fut plus qu’absent. Plus de lettres, plus de nouvelles.

Puis un jour, un facteur déposa un message. Ils étaient attendus à la mairie, pour reconnaître un corps, trouvé dans un fossé.

Celui de mon grand père. Ce héros.

Une famille c’est fait de ça aussi. De gens qu’on connaît bien et que pourtant on n’a jamais connu.

Quand mon grand père est mort j’avais environ “moins 20 ans”, et pourtant je le vois en costume militaire, moustache d’époque, et élégance assortie. Et pas seulement sur des photos sépia.

Je le vois arrêter un cheval au galop, en pleine rue. Je le vois planter les arbres du jardin et dresser ses poiriers en espalier. Je le vois adopter un bon gros chien. Et acheter une magnifique voiture neuve, pour après la guerre, quand il aurait passé son permis de conduire. Je le vois jeter une pièce à son fils de quatre ans qui piquait une colère.

Toutes ces choses que mon père m’a racontées, quand il se souvenait encore de tout.

Puis les bons souvenirs ont fait place aux mauvais. Parmi les veuves de guerre, certaines ne se sont jamais remariées, d’autres se sont remariées très vite, pour survivre. Ma grand mère s’est mal remariée assez vite. Les premières décisions de son nouveau mari furent de tuer le bon gros chien, et de vendre la magnifique voiture, juste après avoir arraché tous les arbres du jardin. Hormis les pommiers et les poiriers.

Planter clandestinement un lila est alors devenu un acte de haute résistance domestique pour les deux enfants, déchirés de ne même plus voir une photo de leur père.

Vingt cinq ans plus tard, quand mes parents ont racheté la maison, le jardin était luxuriant. Les poiriers ont 70 ans, ils sont noueux et perclus de rhumatisme.

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