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Fait d’hiver… inavouable

Tata Henriette avait toujours un orteil qui dépassait de sa pantoufle. Tata Henriette sortait toujours en pantoufles car elle avait mal aux pieds.

Tata Henriette était trop grosse, beaucoup trop grosse. Elle ne pouvait pas s’empêcher de manger, de préférence des sucreries ou de la nourriture très grasse. Malgré les nombreuses alertes des médecins, elle se faisait plaisir. Sa motricité s’en était trouvée très ralentie. Elle avait du mal à monter les escaliers. A s’asseoir, et encore plus à se relever.

Ses vêtement étaient le plus souvent tachés, car elle faisait sa lessive le moins possible. Mais elle faisait sa toilette quand elle avait rendez-vous chez le médecin. Ce qui arrivait quelquefois.

Bien que toujours fauchée elle était très généreuse, et comblait les enfants de bonbons et de petits magazines. L’été, elle offrait souvent les haricots verts cueillis dans son jardin.

Quand elle rendait visite, tata Henriette s’imposait, sans s’en rendre compte. Car elle ne se rendait pas toujours compte de tout.

Elle avait un mari, qui vivait comme elle, sauf qu’il mettait tous ses orteils dans ses chaussures. Il était chauffeur routier tant qu’il a pu garder son permis, et après son retrait de permis pour alcoolisme, l’âge de la retraite est venu. Ils avaient eu trois fils. Elle aimait beaucoup ses fils se se faisait beaucoup de soucis pour le dernier qui avait un sévère penchant pour la boisson.

Aux réunions de famille, Tata Henriette était toujours invitée, mais placée en général en bout de table, elle avait du mal à suivre une discussion rapide, et avait toujours des points de vue un peu… différents. Et toujours, son orteil dépassait de sa pantoufle, elle expliquait “bah oui, j’ai mal aux pieds !”

Tata Henriette, on l’aimait tous bien, mais elle nous gênait un peu, on avait peur de la croiser dans la rue, en public. C’était difficile de la présenter. On avait du mal à avouer qu’on était de sa famille. Et pourtant on l’avait tous fait, puisqu’elle était de la famille, qu’elle nous aimait, et qu’on l’aimait.

Elle avait quelques soucis avec ses fils. Ses belles-filles ne voulaient pas lui confier les enfants le mercredi.

Elle n’était pas toujours heureuse, beaucoup de problèmes d’argent, beaucoup de problèmes de santé.

Il y a cinq jours, elle avait téléphoné à toute sa famille pour souhaiter une bonne année.

Hier matin, elle s’est levée… et elle est tombée par terre. Elle était morte. Crise cardiaque, tout net.

Tata Henriette s’était organisée pour être enterrée avec sa mère. Mais ses fils ont estimé que ce serait trop cher. Elle n’aura pas d’enterrement. Elle est dans le tiroir d’une morgue, et dans quelques jours elle sera incinérée, sans cérémonie, trop chère aussi, à 8 heures du matin.

Elle n’aura pas d’enterrement, et pas de tombe non plus. Elle aura disparu de la planète, ses pantoufles à la poubelle. Peut-être que ses fils l’aimaient bien, mais peut être qu’elle les gênait, un peu.

8 Responses to “Fait d’hiver… inavouable”

  • oh… c’est triste mais tu lui rends un bel hommage, elle existe à travers tes lignes, je la vois même avec ses orteils qui dépassent de sa pantoufle.

  • Avatar of LN*
    LN*

    Très rigolo le deuxième commentaire toutefois ce n’était pas plusieurs orteils mais un seul qui sortait de la pantoufle si je ne m’abuse …

  • Avatar of LN*
    LN*

    Le premier commentaire est très bien aussi :o)

  • toutes les “tatas” du monde te disent merci (moi, je le fais!!!), quel bel hommage aux “tontons” et aux “tatas” dont la place, dont le rôle éducatif ou affectif, est souvent si important dans nos vies. Il y a aussi des taties Danièle, il y a heureusement des tontons Cristobal.Ta tata est morte, j’espère qu’elle savait l’affection que tu lui portais. Paix à son âme.

  • Tu vois, nous sommes dimanche midi, je me lève la tête dans le … d’une soirée trop arrosée et je te lis.
    Et attention, c’est beau, j’aime toujours ton style mais tu me colles un cafard là …
    Une fois de plus, je me dis que je deviens misanthrope mais que non, ce n’est pas moi le souci, mais bien tes trois cousins, au hasard …

  • C’est vraiment un joli portrait, tendre et triste. Et un bel hommage.

  • Quel bel hommage tu lui rend. J’espère qu’elle peut te lire de là-haut. Mon oncle de Barcelona est mort aussi d’un coup, en tombant dans la nuit, une semaine avant ce Noel.J’ai aussi écrit un article pour lui rendre hommage. Il me manque et ses blagues aussi.

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