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Monsieur P., prof de français, et tueur d’enthousiasme

Petit matin glauque de 1er janvier 2008

Au petit matin, le dimanche vers 6 heures, je me levais sur la pointe des pieds, je prenais un bouquin et j’allais dans la salle de bain, seule pièce sans volets aux fenêtres, et je lisais, en attendant patiemment que quelqu’un se réveille.

A 6 ans j’étais insomniaque. Qu’est ce qu’on fait quand on a 6 ans et qu’on est insomniaque ? on reste réveillée quand tout le monde dort, et on pense. A 6 ans, j’étais sage comme une image, blonde aux yeux bleus, une vraie petite fille modèle, d’ailleurs j’avais lu les oeuvres complètes de la Comtesse de Ségur. J’ai eu tous les prix de camaderies et tous les tableaux d’honneur jusqu’à 11 ans.

A 11 ans, j’ai fait ma rentrée en 5ème. Le prof principal, prof de français, s’appelait Monsieur P.. Monsieur P. était tout simplement vénéré par une partie de la classe, par les élèves à qui il avait enseigné le français l’année précédente. Je n’en faisais pas partie. Il a été l’artisan minutieux d’une déconstruction détaillée de mon enthousiasme.

Alors attention, Monsieur P.  n’a jamais touché un cheveu de ma tignasse, rendons à Monsieur P.  ce qui est à Monsieur P., il a juste laminé et haché menu, mon coeur, mon humeur, et les résidus d’insouciance qui pouvaient encore surnager chez moi.

De remarques ironiques, en remontrances autoritaires, il a peu à peu anéanti chez moi toute la confiance en soi que peut avoir une enfant de 11 ans. De première de la classe j’étais devenue nulle, une bêtasse blonde aux yeux vides. Quand il a demandé aux élèves qui lisait, j’ai levé le doigt… je ne sais plus si il a dit “la contesse de Ségur c’est nul” avant ou après que j’ai dit que j’avais tout lu et qu”il ne fallait surtout pas le lire.” Je me souviens en tous cas qu’il était très agressif. C’est ainsi que je compris le sens du “totalitarisme intellectuel”. Monsieur P. aurait pu m’expliquer tout ça plus calmement, j’aurais tout aussi bien compris.

Il me fit comprendre en cinq minutes où j’étais et que la vie, c’est une tartine de merde et qu’on en mange un peu tous les jours.

Les petites humiliations publiques se sont succédées pendant toute l’année scolaire. Amenuisant régulièrement ce qui me restait d’énergie et d’enthousiasme, et de confiance en l’être humain, aussi.

Dans le même temps, en revenant du centre aéré un mercredi après midi, ma soeur et moi étions plaquées au sol par quatre jeunes imbéciles. Plaquées au sol, deux garçons sur chacune d’entre nous, embrassées de force, braguette ouverte… fort heureusement, faute de temps ils s’arrêtèrent là, dérangés par des passants. En se relevant péniblement, ma soeur, honteuse, à tord,  me souffla à l’oreille “on dit rien à papa et maman hein !”, ok, on enchaîne.

Décidément, tous ces événement me menèrent à la conclusion que cette vie ne valait pas la peine d’être vécue.

C’est à ce moment là que j’ai décidé de me suicider. La vie devenait trop compliquée. Mes notes baissaient. J’étais devenu une merde au collège. Mes parents ne comprenaient pas comment j’étais passée de 18 de moyenne à 12. Il fallait se rendre à l’évidence, j’étais vraiment devenu bête comme une courge.

J’avais vu dans les films des gens se suicider avec des pillules… Avec ma copine on a donc entrepris la recherche de pillules. Recherche longue intensive et infructueuse. Aussi décidais-je de me suicider le moment venu en me jetant par le fenêtre. La défenestration était idéale, aucun investissement, et réussite assurée pour peu qu’on choissise bien sa fenêtre. Je décidais d’attendre car je savais que le moment venu je ferai beaucoup de peine à mes parents. Et en tant que résidus d’enfant modèle, j’avais du mal à m’y résoudre.

En attendant j’étais en vie et je faisais du mieux que je pouvais pour essayer de sauver les meubles. Je faisais face aux quolibets diverses. Enfin, je passais en 4ème et changeais de collège. Ma situation s’en améliora mais je compris que les choses avaient définitivement changées. L’adolescence, toujours délicate, en rajouta une couche. Je me traînais donc, toute de noir vêtue, le teint grisatre, maigrelette et sans appétit. Associale de peur de me prendre une veste. Et en plus j’avais attrapé la pelade, partielle, heureusement.

J’avais compris que j’étais totalement inutile, bête, et moche. Je n’avais pas encore compris que tout et tout le monde est inutile (et moi pas plus qu’une autre)

Je décidais par exemple que jamais personne ne serait assis à côté de moi en classe et je passais ainsi ma scolarité, seule. Cette indépendance me conféra, je le compris un peu tard, un certain intérêt aux yeux des autres, ainsi que ma crinière de blonde vénitienne. Je compris aussi que je n’avais pas un physique ingrat… mais beaucoup, beaucoup plus tard.

Je faillis redoubler ma seconde, mais je rectifiais le tir in extremis.

Je faillis plonger en première, mais je rectifiais le tir in extremis.

Monsieur Quilici, mon prof de philo en terminale, me réconcilia enfin avec le corps professoral. Il était tout ce qu’on peut espérer d’un prof de philo et même au delà.

Il nous parlait de tout, de la vie, et surtout de René Descartes. Il nous dit un jour “ce n’est pas drôle d’être “beau”, la “beauté” éloigne de la réalité”, ma voisine de devant se retourna vers moi pour me dire “c’est vrai ??” “quoi ???”, j’avais rien compris. Sans me croire belle, je compris que mon physique ne paraissait pas forcément ingrat à tout le monde. Ce fut une journée plutôt encourageante. Sans compter que le même jour j’avais obtenu un 7/20 en philo, ce qui, avec Monsieur Quilici, constituait une performance.

Bref, le bac m’occupa l’esprit et après l’avoir obtenu je zonais misérablement ne sachant que faire puisque je m’estimais bonne à rien. Aucune confiance en moi pour envisager un quelconque métier, aucune confiance en moi non plus dans ma vie affective. Je n’envisageais même pas un jour avoir des enfants, je m’en sentais totalement incapable, d’ailleurs je n’en voulais même pas, des enfants. Pour les mettre dans un monde de merde pareil, merci !. Idem pour conduire une voiture, ça me semblait hors de mes compétences.

Pendant toute cette période, une seule personne m’a fait confiance, c’était Christophe, mon prof de piano. Je faisais des progrès. Il les voyait, me complimentait. C’était génial. Je le remercie encore par la pensée.

Les années passaient, j’avais des amis tous plus déviants et marginaux les uns que les autres. J’avais détesté la première cigarette, même avec de la persévérance, je n’ai pas réussi à devenir fumeuse (encore un échec), pareil avec le premier joint, j’avais même envisagé de prendre de l’herbe en tisane mais j’ai laissé tomber, pareil avec les seringues que j’ai vu passer, des dizaines, tous piqués avec la même, et cette fois encore, faire entrer une seringue dans mon bras… j’ai pas réussi.

Est ce que c’était mon instinct de conservation ? peut-être.

Après de multiples petits boulots fatiguants, moyennement rémunérateurs, mais qui m’ont laissés de bons souvenirs, j’ai rencontré à l’ANPE, une dame qui m’a aidée (et des gens qui aident il n’y en a pas tant que ça).

Après une petite formation je me suis retrouvée secrétaire… aux tests de sélection j’ai obtenu une super note au test de QI, la recruteuse m’a dit qu’elle n’”avait jamais vu ça” (!!!) (jamais vu ça !!!)

et puis un jour, beaucoup plus tard, j’ai eu 1 enfant, puis un 2ème, puis un 3ème. Et là je suis devenue indispensable à quelqu’un.

C’est comme ça que les enfants sauvent  la vie des gens. Même si ça ne semble pas être leur but premier.

11 Responses to “Monsieur P., prof de français, et tueur d’enthousiasme”

  • oh là là, je suis prof de français et je me bats tous les ans contre les vieux cons qui peuplent mon établissement. Les bons élèves ne m’aiment pas trop parce que je passe du temps avec les mauvais (et que je leur donne des “trucs compliqués”). C’est terrible de voir à quel point un crétin qui voulait juste se donner un genre peut casser quelqu’un, mais ton message d’espoir est très encourageant (même si ta vie professionnelle aurait pu participer à ton épanouissement…)
    Très bonne année avec tes 3 chérubins !

  • Merci Delou.
    (rassure toi je ne mets tous les profs dans le même sac :)

    bonne année à toi aussi :)

  • Bonne année, Madame Freud, et j’espère que tout va bien pour toi aujourd’hui! L’adolescence est dure, j’en sais quelque chose parce que j’en sors tout juste! Mais la vie continue et heureusement! Gros bisous!!

  • Merci Mlle de Choco, bonne année également.
    Oui tout ça pour dire que c’est pas la peine de se suicider, un jour ou l’autre, tout s’arrange, il suffit d’être patiente.
    (mais bon c’était quand même un gros con ce Monsieur P.)

  • Mouahah! Des profs cons, j’ai bien connu… De plus, j’estime qu’un prof n’a pas a faire des remarques comme “La comptesse de Ségur, c’est nul” (moi Les malheurs de Sophie à été mon tout premier roman quand j’ai appris a lire, alors bon!!), c’est dégueulasse et scandaleux. Pour moi, même si certains livres sont plus intéressants que d’autres, je prefere qu’on lise tout ce qui nous plait plutot que pas lire du tout! Non? Bon c’était un tout petit point qui m’a fait hérisser les poils!! Mais des profs cons y’en aura toujours. Moi aussi j’ai eu un monsieur Quilici, et aussi une madame Quilici en français en première! Heureusement qu’il y a des profs comme ça pour nous tirer vers le haut!

    Sinon, ouais, le suicide, heureusement que je ne m’y suis jamais résolue non plus, quelle connerie quand je regarde ma vie aujourd’hui! Il y a des bas mais tellement de hauts que la vie vaut vraiment la peine d’être vécue…

  • Nous avons eu une scène très théâtrale avec le prof de français d’une de mes filles, au lycées, le samedi midi des vacances.
    Je prends rdv avec le proviseur dès la rentrée.
    Le but n’est pas de casser du prof mais celui-ci était si imbu de lui même, il nous a tellement pris pour des élèves, qu’il va y avoir représailles.

  • eh ouais, l’école, c’est la vie!!!! Je crois que-comme je le dis à mon fis- une partie de la difficulté des études, c’est surmonter les cons, ceux qui sont assis à côté de nous, ou ceux qui parlent devant nous. Et, comme dans la vie, que ce soit génial ou à chier, on n’a pas le choix ou pas d’autre choix que d’apprendre à le vivre au mieux c’est à dire sans se laisser détruire et sans se laisser réduire… “Tout ce qui ne nous tue pas nous fortifie”, hein? il ne sert à rien d’aller “voir le Proviseur”-cf o’paline- qui s’intéresse moins aux élèves aux prof ou aux parents qu’à sa propre image, et que ça gonfle de recevoir des gens pas contents pour remâcher des “représailles” alors qu’un jour ou l’autre, le petit ou la petite, ils sortiront du lycée et ils auront un psy pour régler tout ça-il vaut mieux, leurs propres enfants pourraient “naître” phobiques scolaires….-
    Gardons une pensée émue pour ceux qui aimeraient bien y retourner, au lycée, plutôt que d’être poussés au suicide par le harcèlement moral de leur patron ou la perspective infinie du chomage. Pour n’avoir que ce problème là!
    Moi aussi j’ai lu la Comtesse de Ségur, et finalement, je ne pense pas que ce soit mauvais, c’est juste “malaaaaaade”, toutes ces petites filles gourmandes et fouettées. Dans le genre, j’ai une nette préférence pour Sade -dommage, on ne l’étudie pas assez-.
    En bref, du mauvais prof, aux mauvais parents en passant par les mauvaises rencontres les viols les trahisons, tout est constitutif de l’ existence et comme tel, édifiant. Je tiens à mes mésaventures -après coup forcément- autant qu’à mes aventures…

  • calamity gen, oui bah c’est sur, on peut tout justifier comme ça. Plusieurs choses à répondre à ton commentaire.
    D’abord “ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort”, c’est certainement vrai, dommage qu’à 11 ans on ne soit pas assez armé pour le savoir.
    Je pense contrairement à toi qu’il est du rôle des parents d’intervenir quand ils ont connaissance d’un problème de ce genre. Car si les parents n’aident pas leurs enfants, qui va le faire ? J’avais eu la mauvaise idée de ne pas leur en parler.
    Ton commentaire un peu aigre me laisse penser que tu as du subir le même genre de mésaventure. Si c’est le cas, ce ne serait pas une raison pour tout justifier, y compris des comportements inadaptés vis à vis des enfants.
    Quant à moi je m’en serais très bien passée, et j’espère que mes enfants ne subissent pas ce genre d’événements.
    L’histoire de la Contesse de Ségur n’est qu’anecdotique je pense que tu l’auras compris. Ma fille ne l’a pas lu, pour le moment… les temps changent. Effectivement, c’est assez nul, mais c’est pas trop le problème.
    “Tout est constitutif de l’existence”, c’est magnifiquement exprimé, malheureusement c’est un peu une formule à l’emporte pièce qui ne renvoit pas forcément à la réalité. Oui, si tu veux avoir des générations de gens mal dans leur peau qui engendreront des rejetons pessimistes et agressifs.

  • et dire que j’avais raté cet article!!! comment ce fait-ce..? Emouvant, juste, et ça rappelle tant de choses… Moi… j’ai eu un prof de maths génial en 5e (Noël il s’appelait), il arrivait en cours avec un nez rouge, un autre en 2nde (maths aussi), il nous demandait (alors qu’on était des matheux…) de faire table rase de tout ce qu’on avait appris, et tant d’autres… Mes profs, certains d’entre eux, heureusement qu’ils ont été là à certains moments (aussi durs et désespérés que ceux que tu décris). Les “nullos”, comme celui que tu as croisé, j’ai eu la chance de savoir m’en protéger (grâce peut-être à un certain prof de maths, irrévérentieux, rigolo, et qui, (déjà à cette époque-là ça se voyait…) me demandait de me prendre un peu moins au sérieux : c’était des remarques sur mon bulletin du style : “on ne peut mieux faire… pourrait aider ses petits camarades…”

    Bon, “ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort”, j’ai appris (est-ce vrai ?) que c’est une citation de Nietzsche (merci google), toujours le culte du surhomme… j’adorais Nietzsche en Terminale (toutes mes dissert’s de philo s’y référaient immanquablement…), maintenant je pense, aussi, que ce qui ne nous a pas tué(e)s nous mutile parfois durablement, et qu’il faut du temps, parfois beaucoup, pour se reconstruire, et retrouver l’amour de soi. Baci.

  • Ah ! monsieur P.

    moi, j’ai eu sa femme, sa soeur, sa mère et toute sa famille de profs pour qui humilier un ado qui rentre pas dans le moule, est un sale petit plaisir.
    la prof d’anglais qui un jour se rammène avec une boite de cubes (oui, oui des cubes, les trucs en bois avec des p’tites images pour ceux qui sont pas encore capable de faire des puzzles…) et qui vous demande d’aller jouer avec au fond de la classe…
    vous imaginez ça, une adulte qui n’a rien d’autre à penser en partant le matin que prendre sa boite de cubes pour faire sa p’tite blague pourrie…

    il n’y a qu’avec les profs de maths que ça passait, parce que les maths, c’est les maths quoi…

    jamais d’envies de suicide, mais de vengeance ah ça oui, combien de tortures divers et variées j’ai pu leur souhaiter…
    mais finalement le matin j’ai bien d’autres choses à penser que d’aller leur f… leurs cubes dans la g…
    et ça c’est la meilleure des vengeance !

    “tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort”
    ça marche bien pour les p’tites galères, les bobos quotidients, pour le reste, comme Luciamel….

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