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Dans le métro

Normalement, j’aurais du commencer mon histoire comme ça : “croisé sur le quai du métro, 9h49, un homme de stature moyenne, VRP tout droit sorti des années 50, pantalon taille trop haute, chemise jaune à carreaux, petite valise en simili cuir rouge, mocassins à pompons, livre de blagues sous le bras et sentant l’eau de cologne bon marché à 3 km à la ronde”. Parce que c’est vrai quoi, c’est rigolo aujourd’hui de croiser des spécimens de ce genre dans le métro, à Neuilly-sur-Seine, de surcroît! Vision surréaliste qui fait sourire et qui fait regretter de ne pas avoir son appareil sous la main pour “saisir” l’olibrius qui ose pavaner attifé de la sorte.

Et puis j’ai fini par entrer dans la rame de métro. 8 mn d’attente. Un record sur la ligne. La foule entassée, l’habituelle odeur de transpiration toujours au rendez-vous. Je m’engouffre, bouscule ça et là quelques novices qui n’osent pas encore courir vers les places assises, et me fait dépasser par un plus agile que moi. Je me rabats, penaude, sur les accordéons centraux. C’est aussi pour ça que je l’aime ma ligne 1. Mais cette fois ci, l’odeur de transpiration est masquée par l’eau de cologne bon marché de celui qui, il a 2 minutes à peine, me faisait sourire. Je vois des gens à la mine dégoutée qui se mettent un mouchoir sur le nez. Un instant l’idée d’en faire autant me traverse l’esprit. Et puis non. Je préfère encore ça à la transpiration.

Je ne vois rien, nous sommes tous entassés les uns sur les autres. Mais j’entends. J’entends cet homme à l’autre bout du wagon qui explique qu’il est sans domicile fixe et qu’il doit nourrir son fils de 17 ans. J’entends, mais je n’écoute pas pour autant. J’en croise tous les jours de ces errants qui veulent “une pièce ou deux, ou un ticket restaurant”. Et je détourne généralement la tête, comme tout le monde.

Alors celui là, évidemment que je ne l’écoute pas, je suis en retard de toute façon, j’ai attendu 8 minutes sur le quai. Et puis l’odeur se fait plus forte. Entêtante. Je finis par regarder mon voisin. Il me parle. Il est là, serré contre moi. Et il sent l’eau de cologne. Et son livre de blagues, ce n’est pas sa lecture favorite, et sa valisette rouge, ce n’est pas un attaché case ringard. Non, il vend l’itinérant, numéro spécial blagues, et il a l’étui qui convient pour les ranger. Le sol se dérobe sous mes pieds. La culpabilité de m’être moqué de lui m’assaille.

Comprenez moi bien, je ne donne jamais. Pas parce que je ne veux pas, mais parce que je n’ose pas, parce que je suis fauchée, pressée, je n’ai pas de monnaie. Bref, j’ai toujours une raison de ne pas donner. Et là, j’ai de la monnaie dans mon sac. Et je le regarde, dans les yeux en plus, et je lui prends son journal.

L’histoire pourrait se résumer en une ligne “Ce matin, j’ai acheté le journal l’itinérant dans le métro”.

Sauf que ce qui s’est passé après tiens de l’extraordinaire. Tout d’un coup, une fois le journal acheté, tous les voyageurs se sont mis à en faire autant, les uns après les autres. Dix journaux sont partis en moins d’une minute. Belle recette.

Alors aujourd’hui je me pose certaines questions. Est-ce moi qui ai initié ce mouvement de foule? Est-ce que je ne donne pas tout simplement parce que personne ne donne autour de moi? Une sorte de pudeur mêlée de honte. Ne faut-il pas qu’il y ait un premier pour que nous nous ouvrions aux plus démunis? La générosité ne vient-elle pas aussi de notre instinct naturel à “suivre le mouvement”?

10 Responses to “Dans le métro”

  • Il est hyper bien, ce texte, touchant, généreux !
    Comme quoi les gens normaux ont des histoires à raconter parfois exceptionnelles.

  • bonne question… qui peut être d’ailleurs illustrée par le succès du téléthon où c’est la course à la générosité, le compteur entraîne les dons… donc oui on peut parler “d’instinct naturel à suivre le mouvement”… ahlala : )

  • Bernadette n’a qu’à bien se tenir :) !! Belle preuve de générosité leslie dans cette jungle urbaine !

  • J’aime beaucoup ton article , il est très émouvant.
    Effectivement, il n’est pas facile de savoir comment réagir.

  • Pour vérifier ta théorie (qui se tient à mon avis), je propose de faire la même chose et d’observer les réactions. On saura alors s’il s’agissait d’un heureux hasard ou d’une impulsion.

  • Il y a cet homme, qui fait souvent la manche à la gare RER où je descend. Je le trouve touchant, avec sa tête de psychopathe et ses mimiques pathibulaires, quand je le vois tous les soirs bien mis, ses cheveux soigneusement peignés, sa chemise bien rentré dans le pantalon, avec son gobelet en plastique à la main. J’ai très envie de lui donner le reste de monnaie qui traîne dans ma poche, pourtant à portée de main, mais rien à faire, je n’y arrive pas. Et pourquoi? C’est stupide. Mais ce flot de voyageurs qui passe rapidement devant lui sans même tourner le regard, flot dans lequel je suis prise, masse pressée de rentrer au foyer, je n’ose pas m’en désolidariser. Peur sans fondement qu’on me regarde, crainte de ne pas “faire comme les autres”. Promis, lundi je lui donne un ticket resto.

  • J’ai beaucoup aimé ton article! je vais tester aussi

  • @Anne, Barb,streetluxe,etincelle : merci!!! c’est vrai que les cas de conscience sont difficiles à assumer.

    @Fahay,Elixie et Mzelle-fraise : alors? ça donne quoi la plongée dans le monde du don?

  • joli texte…
    Mais je trouve que c’est dur pour nous aussi d’être confronté à cette misère tous les jours…

  • Euhhhh ouais, Bernadette n’a qu’a bien se tenir, parce que Bernadette s’est fait refaire un wagon tout spécial rien que pour elle, juste pour être à l’aise Blaise pour l’opération Pièces Jaunes.
    Sinon, très joli texte… Moi je donne parfois, je ne suis pas encore une vraie parisienne, donc quand je suis de bonne humeur, je donne. Il m’est arrivé deux fois de juste m’assoir et de discuter. Une fois parce que j’attendais mon copain à Gare du Nord et que les deux SDF à côté de moi m’ont tapé la discut. Une demi-heure de discussion sur les pourquoi de leur situation, sur ce que je voulais faire de ma vie, sur d’autres choses. L’un était ravagé par l’alcool et la rue, (6 ans), l’autre beaucoup moins, (6 mois). En partant, on leur a donné de quoi se payer des cigarettes.
    Une autre fois, c’était cette fille d’à peine vingt ans, comme moi, qui chialais sur un bout de trottoir. Là je n’ai pas pu passer à côté en faisant semblant de ne pas voir. Je lui ai offert clopes et monnaie, j’ai discuté, j’ai consolé…
    Ces deux expériences ont été merveilleuses, parce qu’on ose pas et que c’est bien dommage, parce qu’on apprend beaucoup, et je reste persuadée qu’un beau sourire vaut beaucoup aussi. Ce que j’ai fait là je le fais rarement, plus je passe du temps sur Paris, plus je me fonds dans la masse. Mais quand une personne me touche, je donne, c’est au feeling… Mais maintenant je n’ose plus sourire, parce que c’est comme si je disais : “Je te vois, je vois ta misère, mais je ne ferai rien…”.
    Les SDF nous renvoient à notre propre impuissance, à nous-même, à nos peurs…

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