Culture

L’émancipation de la Muse

Récemment, je me suis souvenue que ça faisait 10 ans que la plateforme Ladies Room existait et que même si je n’ai pas participé aux six premiers mois, ça faisait quand même un bail que j’y écrivais. J’ai donc décidé pour ces dix ans de parler d’un sujet essentiel : la position de la femme dans l’art.

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J’étais en trajet hier soir avec le Mari, nous écoutions Nostalgie (déso pas déso) et s’est enchaîné dans la playlist Drôle de vie de Véronique Samson et Tout pour la musique de France Gall – deux chansons sous forte influence de Michel Berger, donc. Si ce statut de muse était tout à fait évident pour France Gall, il n’en était pas de même pour Véronique Samson, et ça a un peu choqué le Mari d’entendre une artiste avec autant de potentialité créatrice se fourvoyer avec un artiste aussi démiurge que Michel Berger.

Plus tard sur le trajet, alors que Jane Birkin passait à la radio avec ses réorchestrations de Gainsbourg, il s’est mis à avoir la réflexion suivante :

- Jane Birkin, elle a quand même eu une vie de merde.

- Pas tant que ça, je trouve. Elle a juste eu le mauvais goût de se maquer avec des mecs avec des égos surdimensionnés.

- C’est ça le problème de vivre avec des créateurs. Bien souvent, ils ne pensent qu’à leur gueule. Tu sais, je n’aime pas le concept de muse. Tu n’es pas la muse de mes écrits. J’ai du mal avec ce concept parce que cela renvoie à l’homme démiurge qui modèle la femme à sa façon. De cette manière, l’homme se prend pour Dieu. Et puis tu vois, tu ne vois quasiment pas de femmes démiurges qui poussent leur compagnon à faire carrière sous leur influence…

Cela fait partie de ces moments où je suis fière de l’avoir épousé.

Cela me fait repenser à ce que j’écrivais il y a quelques années. J’avais écrit un article sur les chanteuses qui m’influençaient. Et j’avais eu le reproche de certaines personnes disant que je mettais pas mal en avant les époux/compagnons d’icelles dans leurs carrières. C’est malheureusement un fait : si elles ne font pas carrière dans leur ombre (coucou Anna Magdalena Bach et Constance Mozart), les chanteuses ou musiciennes ont encore du mal à faire carrière sans l’influence d’un Pygmalion, du moins au début de leur carrière. C’est *un peu* plus admis dans les arts visuels ou plastiques et dans la littérature, mais ça reste encore difficile également dans le cinéma.

Pourquoi donc avons-nous encore tant de mal à envisager dans les arts mainstream qu’une femme puisse ne pas influencer les actes d’un homme et qu’elle puisse se détacher de son influence ? Pourquoi penser Yoko Ono seulement comme la veuve de Lennon alors que :

  1. Elle était bien plus riche que lui ?
  2. Elle avait une carrière avant et après lui ?
  3. Quand on se penche sérieusement sur la discographie du Plastic Ono Band, si on arrive à se familiariser avec le chant traditionnel japonais, ce qu’elle chante n’est pas si désagréable ?
  4. Elle était quand même assez futée pour supporter un bonhomme bien relou, mais en plus, gérer son patrimoine et son héritage comme personne ?

Il faut croire que si la femme s’émancipe peu à peu de l’homme dans la société occidentale du XXIe siècle – et ça fait un bien fou d’être témoin de ça –, l’homme créateur a encore du mal à penser son œuvre en dehors d’une incarnation féminine. Je regardais récemment un épisode du Fossoyeur de Films sur Barbarella :

Et si le propos est intéressant et si la réflexion est bien menée – mon Dieu, cette analyse (avec ce petit clin d’oeil à Karim Debbache) <3 –, l’introduction très courte m’a fait tiquer. En effet, elle présente une certaine obsession de Roger Vadim dans la mise en scène des actrices qui partagent sa vie, que ce soit Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme que Jane Fonda dans ledit Barbarella. Roger Vadim qui, au passage, semble avoir le syndrome Leonardo Di Caprio, à savoir que les femmes qui partagent sa vie partagent le même morphotype, ce qui renforce son côté créateur démiurge qui sculpte et polit indéfiniment une femme à l’image de ce qu’il en souhaite.

Et on a beau avoir depuis une quarantaine d’années des rôles de femme forte au cinéma (Helen Ripley forever <3), des films qui passent de plus en plus le test de Bechdel, des photographes et des chanteuses qui ne laissent rien paraître de leur vie privée, le problème persiste. La société ne se construit qu’à partir des exemples que l’on lui donne, que ce soit dans les contes populaires ou dans les outils de consommation culturelle qui les ont remplacés.

Tant que, dans les arts, seront toujours présentés les rapports hommes-femmes majoritairement sous le prisme de la muse et du pygmalion, tant qu’on dira à nos filles que ce sont des princesses qui ne pourront s’accomplir et se créer que sous le regard d’une personne de sexe masculin, tant qu’on dira à nos garçons que leur rôle est de protéger sans faiblir et de « magnifier les femmes », le problème persistera.

Nous devons être créatrices. Nous devons être autonomes. Ca s’apprend. Déjà, l’apprendre à nous-mêmes. Ensuite, l’apprendre à nos filles. Et ainsi de suite. C’est compliqué de justifier notre autonomie émotionnelle, financière, créative, et ce n’est pas parce que nous décidons de construire avec une autre personne que cette autonomie devient caduque.

Car il ne faut pas se tromper de combat : il ne s’agit pas forcément de cesser de vouloir s’accompagner dans la vie, il suffit juste de se donner les armes pour rééquilibrer et assainir les relations humaines.

Finissons-en donc avec le statut de muse révélée sous le regard créatif de l’homme et apprenons à nous sculpter nous-mêmes. L’art et la société s’en sortiront bien mieux ainsi.

Photo de couverture, tous droits réservés : © Tony Frank, 1969


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