Humeurs

L’excuse

Toujours avec cet air de ne pas y toucher. “Je m’excuse”, comme si tu n’avais rien fait, d’ailleurs ça ne se dit pas, on ne s’excuse pas soi-même, jamais, c’est trop égoïste.

Jordan Sanchez

Demander pardon, ça, c’est du courage, de humilité, c’est le recul nécessaire face à tout ce qui a été fait, c’est mettre dans les mains de l’autre la décision finale, le couperet qui tomberait de l’un ou de l’autre côté. 

Oui je t’excuse, pour être tombé amoureux d’une autre, oui je t’excuse d’avoir tout détruit et piétiné le reste, oui je t’excuse d’être venu et reparti, je t’excuse de ne pas avoir fait assez de bruit, je t’excuse pour le désordre que t’as foutu dans ma vie.

Je t’excuse pour les heures de retard et les jours d’avance, je t’excuse pour les sourires et les rires qui m’ont fait croire que nous étions heureux, je t’excuse pour les mots que tu as prononcé et ceux que tu as ravalé, je t’excuse pour le signe que tu ne m’as pas fait, je t’excuse pour la manière dont tu m’as élevée, je t’excuse pour les peurs que tu m’as transmises et les folies que tu as gâchées.

Je t’excuse toi que j’avais mis sur un piédestal, je t’excuse toi qui as voulu me prévenir mais qui es arrivé trop tard, je t’excuse, toi qui m’oublie parfois dans un coin mais qui te rappelles toujours qu’au fond je suis là à t’attendre.

Mais jamais pour les amis que tu m’as présenté, ta famille que je commençais à faire mienne, les lieux familiers, les endroits que nous avons visités, les souvenirs tachés de toi comme une lame tranchante.

Non je ne t’excuse pas pour les mille larmes, les cent hoquets, le sang sous tes ongles, et ton air révulsé. Non je ne t’excuse pas d’être passé à côté de moi et de m’avoir heurtée, d’avoir forcé le destin, d’avoir tout bousillé, je ne t’excuse pas pour ce soir là où je me suis retrouvée seule, assise sur les marches de mes escaliers, parce que t’es parti, parce que vous êtes tous partis, sans vous retourner, vous êtes tous partis. Non je ne t’excuse pas pour le vent, pour la tempête, pour le sable qui s’insinue partout, pour la poussière de tout ce que tu m’as fait croire, pour la colère et l’effroi.

Je ne t’excuse pas pour le vide dans le lit à côté de moi, pour la main qui ne tient plus la mienne, pour le froid qui me traverse quand je pense à toi.

Mais t’es pas foutu de demander pardon, cette phrase là, aussi simple, ces mots dans le bon ordre qui me laisseraient le choix, excuser tout ça, ou pas. Dans le bon ordre, ce serait un comble. Toi qui es toujours désordonné mais qui classes tes clefs par grandeur, qui alignes tes stylos sur ton bar tous les soirs, toi qui ranges tes chemises par couleur. Et puis c’est toujours par message, comme si t’avais honte de t’abaisser à l’oral, déjà à t’excuser, en plus tu formules mal.

Credit Photo : Jordan Sanchez

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>