Humeurs

L’accomplissement

Comme on quitte un rêve, comme nos mains frôlent les songes.

C’est marcher au milieu de l’eau translucide, les yeux rivés sur la montagne, songer d’un coup à tout ce qu’on va perdre là, dès qu’on aura le dos tourné.

C’est la fin d’un monde, le début d’une autre vie, la page qui se tourne, le livre entier qui finit de s’écrire.

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C’est comme si un instant mon esprit avait quitté mon corps, sur pilote automatique, qui remonte les allées mille fois montées, qui marche sur le sable cent fois foulé, qui touche le bois, le marbre, la paille, qui joue avec l’air et l’odeur d’herbe coupée.

C’est le rêve qui prend fin, lassé d’avoir trop été pensé, lassé d’avoir trop été retourné, tourné, inventé, torturé.

C’est un sentiment inexplicable que quelque chose se brise inéluctablement, au fond, tout au fond, là où personne ne puise la vie. Une chose qui se brise comme un verre en éclat, plein de notes de musique, de lumières, et des confettis.

C’est une descente aux enfers de la pensée, une amertume peu commune, un goût de sang, de larmes, d’une tristesse infinie.

C’est une élévation totale, pure, sans pareil, comme l’âme ne touche plus le sol, comme une lueur qui décolle.

C’est l’estomac qui se noue, se dénoue, la gorge qui se serre, se desserre, et la respiration haletante, les muscles tremblants et le cœur battant.

C’est un triomphe, une victoire, une libération, une échappatoire. Le cri qui se déploie, comme les ailes, le hurlement sonore dans le silence extrême, et que personne n’entend.

C’est le point au bout de la dernière phrase, du dernier paragraphe, du dernier chapitre, du dernier tome. Et la majuscule ensuite.

C’est ainsi que se meurent les rêves d’une vie entière, les buts qui mènent à tout et à rien du tout.

C’est tout ce mélange, de joie, de bonheur, de colère et de mélancolie, qui arrive en pleine face quand on coche enfin la case “c’est fait” du songe ultime.

C’est la fin et c’est le début à la fois, laisser entrer de nouvelles choses, laisser parler la vie enfin, ne plus stagner, ne plus s’accrocher à une unique chose, ne plus penser qu’à ça, toujours qu’à ça, l’accomplissement.

Ranger le futur dans la boîte du passé, verrouiller à triple ou quadruple tour l’interdite folie, la flanquer dans un coin, petit coin, de l’esprit, et ne jamais plus y retourner.

C’est aujourd’hui. 

(cc) wiserbailey

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