Humeurs

Vivre mille vies

Ce vendredi 8 janvier 2016, j’étais super contente en rentrant du travail de trouver le Mari tout sautillant d’avoir reçu Blackstar de David Bowie qu’il avait précommandé. D’ailleurs, nous l’avons écouté dans la foulée.

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Les sept titres de l’album sont un reminder de tout ce qu’il a fait de plus expérimental dans les années 1990. Le Mari est fou de joie d’avoir retrouvé les sensations qu’il avait à l’écoute d’Earthling. Perso, j’ai pas mal aimé sa période nineties, mais j’ai eu l’impression d’être baladée un peu partout au point de perdre mes repères. J’ai eu du mal à entrer dans Blackstar, mais il en est ressorti beaucoup de positif.

Ce matin, lundi 11 janvier 2016, j’entends les animateurs de ma radio râler sur une sale rumeur qui s’est diffusée : David Bowie serait mort. Il y eut un moment de flottement, d’agacement, jusqu’à 8h, heure à laquelle toutes les rédactions ont reçu le tweet de Duncan Jones, son fils, affirmant cette nouvelle. J’en étais tellement bouleversée que j’en ai loupé mon arrêt de bus. Et je vous avouerais que, depuis ce matin, mon monde ne tourne pas rond. Certes, David Bowie cultivait depuis 2003 le culte du secret, mais comment a-t-il pu cacher aussi bien cette souffrance qui le rongeait depuis 18 mois pour livrer un testament des plus beaux ?

Je n’ai pas à cœur de retracer sa carrière, d’autres le feront mieux que moi. J’ai quand même à la maison un bon aperçu de sa discographie, grâce au Mari. Mis à part Furyo (1983), je ne me suis pas intéressée à sa carrière cinématographique. Mais ce que l’Histoire retiendra de lui – et Dieu sait si je sais que l’Histoire ne retiendra pas tant d’artistes que cela – c’est qu’il faisait partie de la race des performers, de ces artistes totaux qui ne négligeaient aucune facette de leur art. Car David Bowie n’était pas seulement musicien, acteur, maquilleur, costumier, producteur, il était. Point barre.

Il avait pris pour habitude, dans les années 1970, de créer une personnalité différente pour chaque album, sans pour autant perdre la cohérence profonde de David Robert Jones. Y compris dans sa vieillesse, il n’a pas réussi à faire deux albums de la même facture. Il n’y a qu’à faire une écoute comparative de The Next Day et Blackstar pour s’en convaincre. Rares sont les artistes qui, d’un album à un autre, décident de faire à chaque fois un terreau d’expérimentation musicale, visuelle, sensorielle et émotionnelle.

En cela, il était un modèle pour tous mes contemporains dont la conquête de leur identité n’était pas des plus sereines. En allant à chaque fois jusqu’au bout de ce qu’il voulait être, David Bowie a relevé la gageure d’être soi-même tout en vivant mille vies. Pourquoi est-ce une gageure ? Parce qu’il ne suffit pas d’admettre que soi-même peut être un autre tout en gardant sa cohérence. Il faut aussi que son entourage et le monde extérieur admette cet état de fait.

Certes, à son époque, David Bowie a su faire perdre le sens commun à beaucoup de personnes avec ses multiples transformations, comme beaucoup de personnes encore aujourd’hui choquent par leur transformation de vie, que ce soit pour une simple coupe de cheveux ou un changement de sexe.

La vie publique de David Bowie, plus qu’un immense show sur une cinquantaine d’années, nous interroge chacun notre tour sur notre rapport à nous-mêmes et aux autres. Sommes-nous ce que nous voulons montrer ? Est-ce que ce que nous sommes à un moment donné détermine ce que nous serons plus tard ? Sommes-nous des êtres conditionnés par le regard des autres ? Nous-mêmes, conditionnons-nous les autres par notre regard ou le transfert de nos envies ? Doit-on impérativement être nous-mêmes, quitte à aller dans un sens totalement contraire à ce que les autres attendent de nous ? Mais surtout, comment pouvons-nous rester nous-mêmes quand nous sommes exhortés à devenir le contraire ?

Enfin, comment concilier des milliards de personnalités en une seule, sans passer pour un schizophrène ? A titre personnel, j’ai maintenant pris l’habitude de dire que j’ai vécu quatre vies et que j’ai entamé la cinquième en juillet 2015. Ceux qui me connaissent depuis mon enfance ne sont pas forcément sensibles à la rupture de ton qu’ont représentés mes 8 ans, mes 17 ans, mes 25 ans et mon mariage. Mais je peux affirmer que je suis bien morte à moi-même et que j’ai généré une nouvelle forme à chacune de ces ruptures. Malgré tout, telle le Docteur, aux yeux des autres, j’ai la même âme depuis 33 ans.

Quand je pense à David Bowie, je pense à ces ruptures de ton que nous sommes tous amenés à vivre. Cela peut prendre des formes spectaculaires, comme cela peut être le fruit d’une évolution de plusieurs années. Pour David Bowie, cette conscience de lui-même a amené des ruptures de ton brutales aux yeux des autres qui l’ont fait prendre pour fou.

C’est pourtant le même cœur, la même âme qui générait les transformations de son apparence aux yeux du monde. Admettre que David Bowie ait pu rester cohérent dans sa manière d’être malgré ses différentes personnalités, c’est admettre que nous cherchons tous à évoluer pour transmettre aux yeux des autres ce qu’il y a de plus véritable en nous-mêmes, quitte à aller à l’encontre du façonnage du regard des autres.

Voilà ce que David Bowie m’a inspiré et continuera de m’inspirer. C’est certes confus, puisque j’écris avec des larmes. Mais gardons à cœur désormais d’évoluer dans notre manière d’être jusqu’à devenir des héros, quitte à ce que ce soit pour un seul jour.

(cc) PRO Jérôme Coppée

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