Histoires

Le Cocktail de Noël

En ces jours de fête on peut se sentir seul.

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J’ai vingt-quatre ans, je suis un garçon en pleine forme, j’ai eu une vie plutôt équilibrée, mais je passe mon temps à mentir. Et d’ailleurs là je vous mens, puisqu’en réalité je suis un junkie. Et la drogue va me tuer.

Je suis seul, c’est le réveillon de Noël et je suis en train de mourir. Pendant que tout le monde s’embrasse autour d’un sapin, chante ou se rend à l’église, je suis là, couché sur ce sol humide. Je frétille comme un poisson hors de l’eau. Je me suis même vomi dessus. Et personne n’est là pour me faire prendre l’air et marcher, ou tout simplement appeler une ambulance. Je suis définitivement seul.

Mais au fait, pourquoi ? Comment, à mon âge, se retrouve-t-on seul pour Noël alors que l’on a encore toute sa famille ? Pourquoi ? Je suis un junkie, ça ne fait pas très bon genre.

Et j’en reviens à mon histoire : je mens tout le temps. J’étais en bonne santé, j’étais même un garçon populaire au lycée, je faisais tout ce qu’on attendait de moi (du moins en apparence). Je couchais avec de jolies vierges plutôt bonnes en classe, j’étais du genre “tombeur”. Mais on peut considérer que déjà à l’époque je trichais puisque je ne “m’attaquais” qu’à des filles naïves qui croyaient au grand amour. Il suffisait d’employer le futur une ou deux fois en parlant d’elles et moi pour qu’elles se donnent.

Aujourd’hui je comprends que j’ai abusé de ces filles, que je ne les respectais pas, je ne me rappelle même pas de tous les prénoms et j’ai gâché leurs premières fois. Merde, je dois déjà être en train de virer vers l’enfer !

Par contre ma première fois je m’en souviens, et de la fille aussi, Lorie. Elle était plutôt grande, presque autant que moi, elle était mince et n’avait pas une grosse poitrine, mais elle était jolie, j’étais assez fier.

J’avais le feu aux fesses en entrant au lycée ; comme tous les mecs, je n’avais qu’une idée en tête : perdre ma virginité. Alors je jouais aux connaisseurs, je roulais des mécaniques. Lorie est venue d’elle-même vers moi. Elle est venue me parler d’un truc bidon, juste histoire d’entrer en contact, alors je l’ai invitée à prendre un verre. Et puis au ciné. Franchement elle était mignonne et tout, mais moi ce que je voulais c’était me l’envoyer.

Alors j’ai été un peu pressant avec elle. Le pire, c’est qu’elle avait déjà fait des trucs pas catholiques avec son voisin, il l’avait déflorée dans les buissons puis ne lui avait plus adressé la parole. Alors forcément elle était réticente, mais j’ai pas eu trop de mal à la convaincre. Il me semble que j’ai été assez doux et que ça s’est bien passé pour elle comme pour moi. Après ça je l’ai revue plusieurs fois, je voulais toujours recommencer, je passais mon temps à la tripoter ; au bout d’un moment, elle a remarqué que je me fichais de sa conversation et, les yeux pleins de larmes, m’a annoncé que “ce n’était plus possible entre nous.

Il me fallait une autre fille à baiser.

Au lycée on trouve encore pas mal de pucelles. Et pas mal d’entre elles se dévergondent sur le siège arrière d’une voiture. J’étais ravi que certaines aient choisi la mienne.

Je suis tombé amoureux une fois, mais on n’a jamais couché ensemble alors je ne sais pas si ça compte. Je la matais sans arrêt, je l’ai vu nue des dizaines de fois : sous la douche après les cours de gym, par sa fenêtre le soir et avec d’autres hommes aussi. Je pense qu’elle le savait. Une fois, on s’est baignés ensemble. Un soir, on faisait tous la fête au bord du lac et elle s’est éloignée avec moi. Elle a ôté sa robe en me fixant dans les yeux. Elle ne portait pas de soutien-gorge et ses seins ont jailli les premiers, ils étaient un peu lourds mais très beaux. J’avais envie de m’approcher d’elle et de lécher ses tétons durcis par l’air frais.

Plus tard, quand nous étions dans l’eau, je les ai touchés. J’étais nu et je bandais comme un fou. Elle était nue aussi, ses seins dépassaient de l’eau. J’ai commencé à approcher ma main et elle n’a rien dit, j’ai pincé son téton gauche. Comme elle s’est laissée faire, elle a même souri, j’ai plongé ma main droite dans l’eau pour toucher son sexe mais elle s’est éloignée et est sortie de l’eau, me plantant là avec mon érection et mes sentiments confus.

Cette fille avait un truc, j’étais vraiment amoureux. D’ailleurs si je ne l’avais pas aimée, je ne serais pas en train de pleurer qu’elle s’est jouée de moi alors que je suis en train de crever. Je sais que mes yeux sont vides, ce n’est pas la première fois que j’assiste à une overdose, pourtant je pense à des tas de choses, vous le voyez bien.

Mais revenons à mes mensonges. Mon premier c’était il y a environ treize ou quatorze ans, enfin c’est celui dont je me souviens. J’ai fait accuser mon frère pour une bêtise que j’avais faite. Vous vous dites sûrement que tout le monde a fait ça un jour, mais moi, ça a commencé avec ce maudit pot de fleurs et ça ne s’est plus arrêté. Je suis en quelque sorte devenu un voyou.

Je volais des bonbons dans les épiceries, je faisais tomber les vélos des autres, je donnais des coups de pied aux chiens. Je sais que c’est mal. Aujourd’hui je le sais, mais à l’époque c’était ma manière de dire que ce genre de banlieue friquée n’était pas mon truc. Que j’étais qu’un gamin, que j’aimais jouer, que j’aimais la boue. Côté boue, on peut dire que par la suite j’ai été servi : j’ai dormi dedans plusieurs années. Remarquez maintenant que je baigne dans mon vomi, la boue me revient en mémoire avec nostalgie.

Je ne frétille plus. Ça doit être la fin. J’ai tant de choses à expier encore… Je me sens mieux, je suis calme. Je n’ai pas vraiment peur de mourir, quand on a une vie comme la mienne on a plutôt hâte de s’en débarrasser. C’est à se demander comment j’ai réussi à ne jamais songer au suicide. Probablement parce que je suis loin d’être courageux. Mais dans un sens, toutes ces dernières années n’ont été qu’un lent suicide, on ne se drogue pas si on veut vivre.

Alors forcément je meurs depuis des années. Je vais mourir à vingt-quatre ans, c’est jeune, non ? Je ne pense même pas être arrivé à la moitié de la vie que j’aurais dû avoir. Mon père a soixante ans, il est toujours vivant, toujours en pleine forme. Mon frère et moi on a la même constitution que lui, j’aurais pu vivre aussi longtemps.

Alors… Est-ce que je regrette d’avoir choisi cette vie et d’être en train de mourir ? Non. Bizarre, mais non. Je suis un junkie, ça veut dire que j’aime la drogue, que j’aime la vie qui va avec et c’est pour ça que je n’ai jamais essayé de décrocher. J’aime être défoncé. Il est inutile que je le précise d’ailleurs car sinon vous vous doutez bien que j’aurais choisi un autre mode de vie. Je me suis bien éclaté.

Mais bref, donc je faisais des bêtises tout le temps, mais j’étais malin et personne n’a jamais rien remarqué. Enfin personne n’a jamais su que c’était moi, je ne me suis jamais fait prendre. Et comme à la maison je jouais les anges, on n’a pas pensé que je pouvais être capable de ça. C’est pour ça qu’au lycée j’ai continué, ça me permettait de faire mes coups en douce sans que ça me retombe dessus. Et puis la drogue ça a été l’illumination, ma manière de dire merde officiellement, en regardant tous ces connards condescendants dans les yeux.

Evidemment, moi qui avais toujours été un bon fils, mes parents ont été effondrés. Ma mère n’arrêtait pas de pleurer, vous savez ce que c’est : “Oh mais pourquoi ? Pourquoi ?!  Pourquoi nous ? Mais qu’est-ce qu’on a fait pour mériter ça ?!“, comme si une force divine leur injectait de force des substances dans les veines et que pleurer, implorer, aidait à invoquer sa pitié.

Ça a débuté avec l’alcool. Aux gentilles fêtes lycéennes, je buvais plus que de raison. Mais parce que je m’ennuyais tellement… Le but de ces petites soirées, c’est de s’envoyer en l’air. Comme je n’avais aucune difficulté pour ça, il fallait bien que je m’occupe. Et un soir, il y avait un groupe de mecs que je n’avais jamais vu, avec une nana canon, mais un peu vulgaire. Je me suis approché avec ma bière, j’ai eu l’impression de déranger, mais après m’avoir observé cinq minutes, un des types m’a tapé dans le dos et j’ai été “admis dans le cercle”.

Je ne savais pas que je n’allais plus lâcher ces mecs après ça. Surtout que la fille roulait des pelles à l’un d’eux. Mais ils étaient cool et on s’est bien entendus. Plus tard la fille m’a tiré par le bras sur quelques mètres et on a baisé. Putain celle-là elle n’était pas farouche ! Elle avait un prénom de fille de bonne famille, Carol-Ann, mais ils l’appelaient tous Heather, je ne sais pas pourquoi. Maintenant je me pose la question, mais à l’époque elle ne m’est même pas venue à l’esprit. Ça devait sûrement me paraître normal qu’une nana comme elle assume mal son prénom ou ait envie d’un truc “plus rock”.

Toujours est-il qu’on a baisé et elle en voulait toujours plus. Mais j’en pouvais plus et c’est là qu’elle a proposé de me redonner la pêche. Elle m’a fait un fix. Faire l’amour de cette manière ça n’avait rien à voir avec tout ce que j’avais connu avant. C’était génial. Si j’avais arrêté là tout m’aurait paru fade ensuite. Mais Heather a été cool, elle m’a demandé de remettre ça le lendemain. Elle est repartie vers le groupe en me criant une adresse. Je ne savais pas si je la retiendrai, à cause de la drogue, mais je n’ai finalement eu aucun problème pour m’en souvenir.

Je suis allé au lycée, une nana est venue me gifler parce qu’elle avait entendu dire que j’avais été vu avec une fille à la fête de la veille. Je me suis soudainement rappelé qu’elle était ma petite amie, je l’ai repoussée brutalement en lui disant que j’avais pris mon pied. Après cet épisode, tout le monde m’a regardé différemment. A la fin des cours, je suis allé à l’adresse qu’Heather m’avait donnée. Un des mecs m’a ouvert la porte, torse nu, à peine réveillé, une clope au bec.

Il m’a fait entrer. C’était un foutoir monstrueux. On est allé dans le salon. Une fille était allongée, nue, sur le canapé, les jambes écartées. Quand elle m’a vu, elle m’a dit bonjour mais est restée dans la même position. Le mec lui a grimpé dessus, a baissé son pantalon, je pense qu’il a simplement repris là où je l’avais interrompu. Heather est arrivée, elle m’a emmené dans une chambre, on s’est shooté et on a baisé. Après ça, Heather et moi on ne s’est plus quittés, je suis devenu son mec officiel, ce qui ne nous empêchait pas de prendre notre pied ailleurs. La blonde à poil sur le canapé, par exemple, je me la suis envoyée.

Mais il n’y avait pas qu’Heather qui importait, c’était toute la bande, l’ambiance. Mes parents ont commencé à remarquer quelque chose, je rentrais de plus en plus tard, puis c’étaient des nuits entières d’absence. Quand je revenais, ils me trouvaient mauvaise mine, l’air malheureux, le regard vide. Alors que je me sentais tout le contraire.

Je pense comme vous : pourquoi, si j’ai une petite amie et des potes depuis de longues années je crève tout seul ? Parce qu’Heather fricotait trop et qu’elle se piquait avec n’importe qui et qu’après sa mort, les autres, qui me trouvaient trop exigeant sur les doses, m’ont mis à la porte.

J’ai trouvé dans les rues, j’ai fait tout ce qu’il fallait pour rester défoncé. Je loue une chambre et demain, le concierge viendra réclamer le loyer et il trouvera mon corps. Mon petit mélange pour fêter Noël n’aura pas eu l’issue que j’escomptais.

(cc) Andres Rodriguez

2 Responses to “Le Cocktail de Noël”

  • Ton écriture me semble très “américaine”. Ce qui ne veut pas dire grand chose en soit: c’est un ressenti. Peut-être cela te parlera-t-il? En tout les cas, cela donne envie de te lire encore… Bienvenue @ toi!

    • Merci beaucoup, pour la bienvenue et le compliment – le fait d’avoir envie de me lire, pas l’écriture américaine mais comme j’ai placé cette histoire aux USA (bien que rien ne le précise en dehors des prénoms) c’est intéressant que ça donne ce sentiment… Je suppose que ça vient du fait d’avoir grandi avec des romans et films indé américains ? Du coup je me demande si le fait de changer de pays fait changer l’écriture de quelqu’un… ?

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