Humeurs

EGO

J’aime mon corps. C’est très rare qu’on le dise mais oui, mon corps et moi on est amis.

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Le moment où je le trouve le plus beau, c’est au couloir du milieu, sur la piste rouge, ou bleue. Là, mon regard peut se porter à loisir sur ce qui m’entoure. Là, je respire, je suis seule.

Mon corps est mon instrument, ma passion, parce qu’il me permet de nourrir une passion encore plus grande. La course, les haies, l’adrénaline, le sentiment de voler, de ne plus pouvoir rester sur le sol si souvent rouge, parfois bleu.

Quelques derniers sauts pour me libérer des tensions. Je suis tel un ressort qui s’apprête à décoller du sol. Dans mon short et mon haut, les parties de mon corps les plus importantes sont à découvert. Mes jambes, qui savent que c’est bientôt le moment, que je vais bientôt leur demander de se dépasser. Mon ventre, ses sillons prêts à se contracter et à soutenir les mouvements du bassin qui me permettront de sauter les obstacles.

Avant d’y aller je lui parle : «Est-ce que tu vas bien ? Tu es prêt à tout donner ?» Il me répond lorsque je le sens se détendre, il sait que je ne lui ferai pas mal et que juste après il se sentira bien. Les heures de préparation mentale portent leurs fruits, je suis détendue, j’ai confiance en mon corps.

Je m’élance sur la piste, tout est fluide, tout va très vite. Il se contracte, se relâche, se contracte de nouveau puis se relâche. Je suis précise, j’ai l’équilibre parfait entre technique et vitesse. Plus vite, encore plus vite, plus vite, c’est bientôt fini.

Là sur les derniers mètres, une sensation. Quelque chose ne va pas, le plaisir est parti. Je sens que je dois m’arrêter mais je ne peux pas, je dois gagner. Mon corps ralentit, sur deux foulées, il ralentit. J’ai perdu. Celle qui me suivait me dépasse. De rien du tout, de quelques centimètres.

Je m’arrête et la douleur du genou disparaît. « C’était trop pour toi ? Tu vas te calmer, parce qu’on recommence bientôt !»

De nouveau sur ma piste rouge, la même recette, le mental et l’esprit. Je m’élance. Première haie, plus vite. Un autre, plus vite. Encore, vas-y ! L’électricité qui parcourt ma jambe, un mauvais contact, mon genou qui lâche. Je ne peux plus, mon corps me l’interdit. Il m’a trahie. Compter sur le Voltarène, les bandes de strap et les comprimés, ça ne dure qu’un temps…

Si les larmes coulent juste après, ce n’est pas seulement la douleur qui me serre à la gorge, c’est mon ego, blessé à jamais. L’ego est indispensable au sportif. Pour se dépasser, pour se relever, pour faire semblant que la douleur est une caresse. L’ego sert à gagner, l’ego nous rend stupide, aussi. Un ego de sportif c’est dangereux.

La blessure, traumatique, nous permet de découvrir à quel point notre ego est destructeur. 

(cc) Matthias Ripp

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