Coeur

Sans fard

On s’est assise, sans rien dire. Comme un accord tacite. Pas un mot avant de passer la commande. Il y avait trop à dire. Son visage était chargé. Moi je me sentais remplie. Ou vidée. Je ne sais plus.

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On a lu la carte. Un menu ? Pas de menu pour moi, plutôt ce plat. Ou celui-ci je ne sais pas, j’aime tout mais je ne veux rien. Je me décide, elle aussi. Un verre de vin ? Un signe à la serveuse, elle prend note. On peut parler maintenant.

Elle me raconte. Les messages, les dernières paroles échangées avec lui. Les mots, les attitudes qui blessent. Les mauvaises interprétations. Les mêmes schémas qui se répètent. Elle me raconte son histoire, avant, pendant, après. A moi. Je lui dis. Tout ce que je ne dis pas à lui.

Et puis on a ri. On a ri d’être incapable de dire mieux, ou plus, ou autrement, au bon moment, à la bonne personne. On a ri parce qu’on regrette de ne pas savoir. On a ri parce qu’elle m’a raconté l’histoire de ce type qu’elle connaît qui a eu un accident grave et dont le cerveau a été gravement atteint. Plus de filtre. “Tu imagines n’avoir plus de filtre ? Il dit ce qu’il pense. Sans crainte, sans appréhension“.

Qu’est-ce que j’aimerais ça, dire la vérité toute nue. Sans filtre, sans fard. Alors j’ai imaginé comment ce serait. Si j’osais. A lui, je raconterais le lendemain, mon lendemain. Celui dont on n’a jamais vraiment parlé. Ce matin-là quand j’ai ouvert la fenêtre, il pleuvait fort. Ça m’a plu. Je n’aime pas le soleil pour pleurer.

Quelques heures plus tard, il neigeait. Je lui raconterais que je pouvais apercevoir les flocons de mon lit. Je lui dirais que j’étais mal installée mais que j’avais de la peine à me redresser. Que bouger me faisait mal. J’étais comme sidérée. C’était trop brutal, ça n’avait pas de sens. Et comme je pense que les choses ont un sens, alors j’avais encore plus mal.

Sans fard, je lui raconterais que dans les jours qui ont suivi, j’avais l’impression d’être remplie d’eau.

Je lui raconterais aussi que j’ai fait la part des choses dans tout ça. Que certaines choses m’appartenaient. Que c’était nouveau pour moi. Faire la part des choses. Entre l’autre, moi, l’histoire, mon histoire. Et aussi, ne pas partir dans un cercle vicieux auto-destructeur. Ça aurait été si facile, je sais bien faire ça. Je ne l’ai pas fait. C’était la première fois.

Je lui dirais que je savais, au fond, que je ne doutais pas, je savais qu’il n’avait pas disparu à cause de moi. Mais ça ne suffisait pas.

Je lui dirais que je me souviens de son message. La sonnerie, un matin, tôt, j’étais encore couchée. Son nom qui apparaît à l’écran. Et puis mon sourire. Et puis la sensation. L’apnée, puis l’air qui recommence à circuler, doucement. Et quelques jours plus tard, le contact avec la poignée en métal, la porte un peu lourde et cette gêne quand je me suis avancée vers la petite table carrée.

Ce jour-là, il faisait beau, ça je me souviens bien. Je lui rappellerais l’hésitation dans sa voix en me demandant si j’avais pleuré. Je lui confierais que j’ai failli répondre à cet instant, mais que quelque chose m’a retenue. Oui j’ai pleuré, beaucoup, parce que je me sentais vide. Et j’ai fumé aussi, beaucoup, pour me remplir.

Je lui parlerais des petits gâteaux que j’aime bien et qu’il m’a ramené, l’autre jour. Je lui dirais qu’ils étaient un peu secs quand je les ai mangés, parce que je voulais les garder encore un peu. Je sais bien pourtant que tout file, que les choses perdent leur saveur. J’aurais mieux fait de les manger tout de suite.

Je lui dirais ensuite le nombre de fois où je me suis dit que je ne pourrais pas supporter une autre forme de relation avec lui. Et puis je lui dirais la première chose que j’ai pensée quand il est parti des semaines plus tôt. J’aurais tellement voulu le connaître. Un possible à inventer, mais pas comme j’imaginais, je lui dirais que je peux et que je ne peux pas à la fois.

Je lui dirais que quand je ne sais plus, je pense aux petits gâteaux. Que ca me rappelle que c’est peut être pas si compliqué après tout d’inventer autre chose.

Ce que je lui dirais à lui, si j’osais, je le lui ai dit à elle. On s’est arrêté de parler. On s’est regardé. Un peu larguées. Ailleurs, pas tout à fait là. Elle dans son histoire, moi dans la mienne. On s’est levé, on a payé. Dehors, elle m’a tendu une cigarette. Le son métallique du briquet, le tintement des clés. L’air du soir sur les joues et cette saveur âcre dans la bouche.

Oui, si j’osais, je lui dirais tout ça. Juste pour voir.

(cc) gildas_f

5 Responses to “Sans fard”

  • Très beau texte, merci Magali… J’ai l’impression qu’il clôt un triptyque débuté avec “une cigarette pour trois”… ?
    …”Je n’aime pas le soleil pour pleurer”…

  • @Kwelet : Merci à toi…
    C’est souvent étonnant et touchant de connaître l’interprétation des autres sur nos écrits… et je dois dire que l’idée du triptyque ne m’avait pas effleurée un seul instant à l’écriture de “Une cigarette pour trois ” “Summer” et maintenant ce texte-ci… et pourtant, il y a quelque chose de cet ordre, résolumment, à la lecture, et dans l’histoire même.

  • “j’avais l’impression d’être remplie d’eau.” c’est joli. J’utilise souvent cette phrase !
    “Ne me secouez pas, je suis plein de larmes” avait dit Henri Calet.

    Magali, c’est un très beau texte. J’aime te lire à chaque fois. Tes phrases sont belles, les mots bien choisis.

  • Azalee

    Émouvant… tout simplement. Il fait soleil aujourd’hui, alors je retiendrai mes larmes

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