Culture

Soumission, de Houellebecq : un shot de cynisme à la mécanique implacable

Bon, moi j’ai lu Soumission et je l’ai aimé.

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Houellebecq me fait rire et grincer des dents, j’aime sa férocité, sa misanthropie et même sa misogynie qu’on ne peut interpréter que comme le fruit d’une frustration sexuelle intense (lire Les Particules Elémentaires) !

Le narrateur de Soumission est lui aussi d’une misogynie confondante, à considérer là encore avec la condescendance qu’on peut réserver à tous ceux, intégristes religieux inclus, dont la misère sexuelle altère le jugement (Mon Dieu pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils perdent…). Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez ni n’en privez pas les autres, SVP.

Soumission est un roman assez passionnant à lire et diablement intelligent dans ce qu’il pousse la logique dans ses derniers retranchements, à travers le parcours de son narrateur.

Le narrateur est un homme dans la quarantaine, professeur d’Université. Totalement inapte à tout sentiment amical ou amoureux, peu séduisant, hypocondriaque, autant dire qu’il peine à choper… Sa dernière partenaire, une de ses étudiantes, fuit la France pour émigrer en Israël avec sa famille : il est bon pour se la mettre sur l’oreille un moment, et d’ailleurs il a la flemme de devoir recommencer tout ce cirque de séduction et envisage de renoncer au sexe, qui l’intéresse de moins en moins.

Mais voilà que son statut social lui permet de se voir attribuer par le nouveau régime en place deux voire trois épouses, choisies par des marieuses : une jeune pour le sexe, une moins jeune pour la cuisine, la troisième en bonus, parce qu’il peut, pour faire riche. Toutes éduquées pour rester à la maison et se soumettre sans broncher à son autorité : des femmes bien, quoi.

De son point de vue, et dans ces conditions, en quoi l’islam radical décrit dans le roman lui poserait-il le moindre problème ? Attention, un islam radical, mais soft : pas de violences à la Daesh, pas de coercition, tout passe par l’éducation, la persuasion douce et la récompense financière.

Il va jusqu’à apprécier le dresscode en vigueur qui oblige les femmes à se voiler le corps, ce qui le dispense des images érotiques que ne manquaient pas de susciter autrefois les jeans moulants, décolletés et mini-jupes qu’il croisait sur son chemin… Le voile, ça le repose. Petit chouchou, faut se mettre à sa place, c’est pas humain toutes ces tentations…

Invraisemblable en France ? Oui, bien sûr.

Mais Le Meilleur des Mondes, 1984, Le Premier Siècle après Béatrice ne sont pas plus vraisemblables. Et la vraisemblance n’est pas le propos. Dans le programme du bac de français, on appelle ça une contre-utopie : la description d’une société imaginaire dont les excès servent de repoussoir. Ca fait peur, ça captive par son style réaliste, ça fait réfléchir.

Invraisemblable en France, donc. OK. Mais ailleurs ? Et c’est tout le mérite du roman de transposer en France sous forme de fiction cette réalité vécue par quantité de femmes ailleurs dans le monde. D’un coup, ça calme.

Soumission, c’est donc un shot de cynisme à la mécanique implacable. C’est très bien fait, et réjouissant à lire si on aime les bouquins qui interpellent et font faire des bonds (littéralement : j’ai souvent fait peur à mes voisins de métro !). C’est brillant et iconoclaste. C’est drôle et féroce.

Après, on a le droit de se détendre avec le dernier Bridget Jones ou la suite du Diable s’habille en Prada ! Ou Americanah, excellent roman d’une formidable auteure nigériane, que je chroniquerai à l’occasion…

2 Responses to “Soumission, de Houellebecq : un shot de cynisme à la mécanique implacable”

  • Je l’ai acheté il y a trois semaines après l’article de Johanna… pas encore lu, trop absorbé par l’oeuvre de Kawabata en ce moment. Ton angle de lecture m’intéresse, et me redonne l’envie de m’y attaquer!

    • Leonore

      Tant mieux, Kwelet ! Tu me diras…
      By the way j’aime beaucoup tes textes, c’est l’occasion de te le dire.
      L’anniversaire !!!
      Et ton joli texte sur l’orgasme. J’ai publié un article en écho, l’extrait d’un roman indien : une très belle description.
      À bientôt en ligne !

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