Humeurs

Summer

C’était un soir. Un soir de Mai. Une fin de journée de printemps qui sentait bon l’été. A l’arrêt de bus, elle était concentrée sur les fils tout emmêlés sur sa poitrine. Dans ses oreilles, Everybody’s got to learn sometime.

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La lumière baissait doucement, la sensation du chaud sur les bras, qu’est-ce qu’elle aimait ça.

Elle portait un dos nu. Elle pouvait sentir le soleil caresser son dos. Elle fermait les yeux un instant, alors c’est sa main à lui qu’elle sentait. Derrière ses paupières closes, elle voyait les doigts dessiner des cercles sur sa peau. Elle sentait ses lèvres remonter le long du dos. Rien que d’y penser, elle en frémissait. De lui, elle en voulait encore. Elle ne s’en lassait pas. Elle en voulait toujours plus. Elle n’en avait pas fini.

Elle était dans un quartier où elle n’allait jamais. Elle sortait d’une formation ce soir-là. Un cours donné dans ce coin à l’autre bout de ville. Elle n’y allait jamais, parce que c’était là-bas qu’il vivait. Avec sa femme. Avec sa famille.

Un bus s’arrêta. Elle monta rapidement et alla s’asseoir à côté de deux filles sans leur jeter un regard. Le bus redémarra. Elle se dit qu’elle n’aimait pas sa place. Alors elle se releva et alla s’asseoir plus loin dans le sens de la marche. C’est là qu’elle aperçu la fille à côté de qui elle s’était assise en premier. 12, 13 peut être. 13 ans et des poussières. Elle la regarda un instant. Puis elle se dit que ça pourrait être sa fille à lui, elle devait bien ressembler un peu à ça.

Et là, en un éclair, elle revit très précisément le cliché qu’elle avait aperçu un jour dans son portefeuille à lui. Elle resta bouche bée. En un quart de seconde, tout se percutait dans son esprit. La ligne de bus, le quartier, les noms des arrêts, le nom de sa rue, et son visage à elle, son visage. Ce fut une évidence. Les cheveux d’abord, bouclés, puis les yeux, leur forme arrondie et enfin son sourire. C’était lui. C’était elle. C’était la fille de 13 ans de la photographie.

Hébétée, elle fixa l’adolescente et ses lèvres dessinaient son prénom. Comme pour l’appeler. Elle la bouffait des yeux. Comme si elle voulait attraper au passage un morceau de sa vie à lui. Un morceau de son histoire. Quelque chose qui lui était inaccessible à elle. Elle la trouvait si belle tout à coup la gamine, son visage épanoui, son sourire métallique, elle était si belle. Le fruit de l’histoire de cet homme. Peu importe ce qu’il adviendrait des parents au fond. Ils resteraient liés. Irrémédiablement. Ils l’auraient, elle, la gamine, en commun, pour toujours. Une histoire indélébile.

Cette rencontre improbable venait de matérialiser tout ce à quoi elle refusait de penser. Elle n’était pas malheureuse. Elle avait son histoire à elle. Avec lui. Ils avaient leur histoire. C’était comme ça. Avant d’être une histoire de morale, de norme, de convention, de mensonge, de secret, de transgression, d’interdit, de déchirement. Au départ, c’était l’histoire d’une rencontre. Seulement une rencontre. C’était aussi l’histoire d’un choix.

Le soleil poursuivait sa descente, un rayon orangé magnifique vint illuminer l’intérieur du bus. Elle plissa les paupières. Un sourire se dessinait au coin de ses yeux. Elle se rappelait qu’elle avait fait ce choix. Pour le meilleur et pour le pire. 

(cc) David Kracht

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