Humeurs

Du féminisme 2.0

Vendredi 13, vers 22 heures. A l’heure où les amoureux transis défilent dans le métro, bouquet de roses rouges et boîtes de chocolat géantes à la main, je trinque au Tom Collins dans un bistro de Montréal avec mon mec et un couple d’amis.

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Nous parlons de cinéma, de 50 Shades of Grey, quand mon ami me demande, avec le plus grand respect du monde, quel genre de féministe je suis, car mon dernier tweet sonnait un peu – je cite – chienne de garde (des termes utilisés avec beaucoup de prudence et en dessinant de grands guillemets dans les airs). Je suis partagée entre la blessure que suscite cette appellation et la fierté d’avoir fait réagir. C’est vrai, au fond, quel genre de féministe je suis ?

Je suis de celles qui pensent que féminisme est un adjectif plus qu’un nom. J’ai toujours vécu mon féminisme plus comme une condition qu’un choix, mais force est de constater que le féminisme a aujourd’hui plus de facettes qu’il est possible d’en compter.  Des facettes dont il est parfois difficile de distinguer les contours, et pour cause.

Etre féministe dans le monde moderne, c’est avoir à sa disposition une pléiade d’outils pour faire entendre sa voix, notamment en réponse aux distillateurs du sexisme ordinaire qui disposent des mêmes plateformes. Si la quête de l’égalité et la protection des droits acquis (coucou le droit à l’avortement !) exigent toujours une mobilisation massive et physique, le virtuel offre aujourd’hui l’accès à un nouveau champ de bataille : celui de la pédagogie du quotidien, au delà des quatre murs de l’éducation familiale.

Ainsi, chacun(e) est libre de s’opposer aux dogmes du patriarcat derrière son écran d’ordinateur : opérer une frappe chirurgicale de 140 caractères sur un ami qui partage un article entretenant un cliché du genre, ou bombarder via macholand.fr une agence de publicité tirant des ficelles moyenâgeuses pour vendre sa came. L’ère du féminisme 2.0 nous permet de susciter la réflexion et de pousser dans leurs retranchements les sexistes assumés, autodidactes ou inconscients, ceux qui ne mesurent pas toujours l’insulte derrière la note anodine. Cette croisade de l’ordinaire a évidemment un prix : se faire taxer d’« emmerdeuse qui réagit à tout » sans perdre le sens de l’humour, un véritable exercice de style auquel j’essaye de me plier sans broncher, pas toujours avec succès.

Si la médaille féministe a son revers, la féminité, elle, ne vient pas avec son lot de devoirs. J’avais déjà exprimé ici combien l’opposition systématique de ces deux termes me rebute ; j’en ai autant à l’égard de leur superposition. Devant l’absence de réaction des femmes après tel ou tel buzz, certain(e)s s’insurgent. J’entends crier « où sont les femmes ? » au moindre embryon de scandale en Phallocratie (comprenez « Si vous voulez nous casser les couilles avec vos revendications, soyez au moins cohérentes »). Outre sa condescendance nauséabonde, ce commentaire présuppose que toutes les femmes sont féministes. Le genre féminin tout entier, mélangé dans le grand saladier vaginal, devrait se lever comme un seul homme contre tout et n’importe quoi pour mériter sa légitimité.

Ainsi, à propos des milliers de femmes qui se pressent dans les salles de cinéma pour aller voir Fifty Shades of Grey, j’ai pu lire, dans ma respectable TL : « Elles ont des têtes à porter plainte pour une levrette claquée et ça se la joue fan de SM » ou encore « Ça va mettre “Mme Grey” en tweetname et pleurer à la 1ère twitpic de bite”. J’ai lu 70% du premier tome de Fifty Shades.

J’ai haï tout ce que ce roman représente : une histoire de princesse Disney naïve transposée dans le monde des adultes riches et consentants servie dans un style déplorable. Cela ne me donne en rien le droit de juger ses lectrices satisfaites, et par extension l’ensemble de la gent féminine, pour outrage à mon humble avis. J’irai même jusqu’à dire que cette trilogie a peut-être permis à une génération de femmes dont on a renié le droit au désir d’en reconnaître l’existence aux yeux d’une société qui, selon toute évidence, les pense frigides tout en les voulant salopes.

Voilà le genre de féministe que je veux être. Celle qui ne se sent pas obligée de renier l’individualité pour combattre les clichés et l’injustice. Le féminisme n’est pas une affaire de genre, c’est un combat citoyen, une question fondamentale d’égalité entre des êtres humains supposés libres et égaux en droit. A ceux qui se sentent concernés, je dis choisissez vos armes et vos arènes, si minuscules soient-elles. Aux autres, je rappelle simplement que personne ne veut voir de twitpic de bite. Personne. 

(cc) Jay Morrison

8 Responses to “Du féminisme 2.0”

  • Aurore

    Bang on ! As usual… En UK, le sexisme c’est la norme. L’alibi parfait, le sexisme ordinaire c’est bon enfant, rien à voir avec le viol (qui ça est mal, sauf si vraiment elle l’a cherché bien cherché of course). En fait les féministes souffreraient d’un manque d’humour – ah d’accooooord. J’avais pas compris (forcément, je suis féministe). Aujourd’hui une pub pour aspirateur avec 50 bonnes femmes qui font les cruches sur l’air de Break free de Queen… Ben oui voyons, c’est les aspirateurs sans fils qui nous libèreront! Hashtag désespoir

  • Je dois avouer que je ne sais pas exactement ce qu’est une levrette claquée. Mais ce n’est pas trop le propos. Ton article me plaît, parce qu’il me rappelle que

  • C’est tout moi ça, et ma farouche tendance à finir mes phrases un autre jour. :)

    En fait, ça me rappelle que le féminisme 2.0 c’est cool, c’est vrai. Mais ça m’a un peu dégoûtée des Internets, perso. J’y ai appris tant de choses auprès de nanas sacrément ovairées – si tu vois ce que je veux dire ;) – pour autant je me suis sentie écrasée à moult reprises jusqu’à finir par garder le silence parce que c’était sans arrêt la course à ‘mon féminisme il est mieux que le tien’ ou l’inverse comme tu le dis si bien dans ton article, ‘vien pa me la joué féminist si ta kiffé kristian grey, olol’

    Pour en revenir à ton article, j’espère vraiment que le fait que la parole “féministe” se soit plus ou moins (je prends des pincettes quand même) libérée sur les Internets va permettre à tout un-e chacun-e de l’ouvrir quand ils ou elles entendent des conneries dans leur vie de tous les jours, plutôt que d’attendre de manière un peu passive-agressive de tomber sur un-e con-ne sur Internet qui prendra pour tous les autres. Assumer ses opinions sur Internet, c’est bien. Les assumer en vrai, à fond, c’est mieux.

    • Tu as tout à fait raison. La course au “vrai” féminisme me pète autant les couilles que la misogynie, c’est bien là mon propos. Pour moi, le féminisme c’est le féminisme, une lutte pour l’égalité. La lutte peut prendre mille formes, mais le fondement reste le même.

      J’avoue que pour ma part le féminisme 2.0 a été dans un premier temps une libération, parce que je me sentais très seule dans ma frustration face au machisme ordinaire. Ca m’a permis d’assumer mes opinions dans le réel avec encore plus d’assurance, sans ciller face au backlash systématique de mes interlocuteurs/trices et l’étiquette d’emmerdeuse bien collée sur mon front. Je l’ai vécu d’abord comme un tremplin, puis comme un outil.

      Aujourd’hui, je veux rester persuadée que c’est une bonne chose (je n’ai jamais autant entendu parler de droit des femmes que ces derniers mois), mais il est clair que le féminisme sur internet est parfois extrêmement contre productif. Je veux croire que la pédagogie – répéter beaucoup, souvent – fera son effet sur les sexistes comme sur les brebis égarées et les champions de l’amalgame.

      Bref, comme dirait Lara, j’y crois encore.

  • Tellement. On est vivants tant qu’on est forts (ou morts).
    On a la foi quand on s’endort la rage au ventre.

    Vieille Meuf un jour… ;)

  • @RoseH Je relis ton commentaire sur la levrette claquée et je tape des barres de rigoulade seule tout.

    • Expression que je n’ai toujours pas réussi à intégrer à mon vocable malgré mon intérêt relatif pour la pratique !
      Levrette claquée. Non, vraiment, ça prend pas.

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