Culture

Les belles endormies

5 nuits. 5 nuits entières passées aux côtés de très jeunes femmes forcées au sommeil.

9782226090331

Durant 5 nuits, le vieillard, Eguchi, 67 ans, va contempler cette viande fraîche, inerte ou presque, inconsciente car profondément droguée, qui lui est offerte.

Il va aduler les belles rondeurs juvéniles, parfois très juvéniles, apprécier les odeurs, caresser les douceurs. De nombreuses idées fort malsaines vont lui traverser l’esprit, malgré les interdits de la maison qu’il fréquente. De toute façon, il pourrait leur faire tout ce qui lui chante à ces jouets sans volonté : le lendemain, elles ne se souviendraient de rien !

Il s’y adonnera, timidement, à ces quelques gestes malsains, flirtant même avec des pulsions morbides – s’il les étranglait, elles ne se débattraient même pas. Mais il se rétracte bien vite, à peine surpris par la morale toute relative qui l’habite encore. Il ne fait, au fond, rien de mal. Et elles, ne sont là que pour une chose : l’argent. Tout le monde fait ce qu’il souhaite faire, finit-il par se dire, convaincu.

Durant ces cinq nuits, et six compagnes nocturnes, il prend l’entière mesure de la tristesse et du pathétique de sa situation. Lui qui se trouve si répugnant, le corps déjà englouti dans les marais de la vieillesse, se demande, dans une cascade d’observations raffinées, d’où lui vient le plaisir intense qu’il ressent. Ses mains affreusement ridées, tachées, parcourent les peaux lisses, douces, fermes, saisissent les seins, les fesses, se glissent dans les toisons, peignent les chevelures parfaites, aux parfums enchanteurs. Les doigts s’engouffrent dans les bouches, estiment les dents, dessinent les courbes des hanches, les reliefs des vulves…

5 longues nuits au cours desquelles il finit à chaque fois par se blottir contre les corps chauds, en pensant, avant de s’endormir, aux femmes de sa vie. Il n’en a traité aucune comme elles le méritaient. Ni ses maîtresses, ni les prostituées, ni sa femme, ni ses filles. Il en éprouve des regrets, de la nostalgie. Ses sentiments sont sans doute sincères, mais ils ne sont motivés que par l’approche de sa mort. Il pleure moins sur le sort de celles qu’il a humiliées ou brisées, que sur son destin inéluctable et sa jeunesse perdue.

Quel plaisir retire-t-il donc auprès de ces belles endormies ? Il peut jouir d’elles – on ne sait pas s’il en jouit réellement ou uniquement en pensée – de leur jeunesse, comme il l’entend, avec encore un peu de puissance, car leur état somnolent lui épargne les regards de dégoût qui seraient sans nul doute portés sur sa peau ravinée, sur ses chairs délabrées. ”C’est la vie même !” murmura Eguchi. Pour un vieillard de soixante-sept ans, une fille pareille respirait la vie.

Kawabata a écrit un roman très raffiné qui impose le malaise, tant il mêle l’éloge de la beauté du corps féminin, de la puissante fragilité des femmes, indépassable fascination d’Eguchi, et la vicieuse abjection, quasi vampirique, monstrueuse, de ce vieillard au demeurant affreusement pathétique.

Les belles endormies est aussi une réflexion sur la vie humaine, sa vacuité, sa fulgurance, quand s’approche le moment, inévitable, où la faucheuse va frapper à la porte. Que reste-t-il de toutes ces années envolées ? A noter que la force du roman a inspiré le très beau, et très dérangeant aussi, Mémoire de mes putains tristes de Gabriel Garcia Marquez.

Kawabata Yasunari, Les belles endormies, le livre de poche, 122 p.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>