Coeur

Te souviens-tu ?

Dix heures, la place de la Bastille grouille de monde. Il fait chaud. Le soleil reflète sur l’asphalte ses bras désincarnés et brûlants. La chaleur matinale a déjà laissé place à la moiteur d’une journée d’été caniculaire.

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Certains citadins remontent depuis le boulevard Richard-Lenoir les étals du marché qui ne désemplissent pas depuis sept heures. Jusqu’à la place de la Bastille, les marchands rivalisent de bonne humeur pour attiser la curiosité des passants friands de nouveautés, se laissant aller à la découverte de fromages frais, de poulets fermiers labellisés, de confitures à la mirabelle faites maison…

Les touristes quant à eux font la queue pour se gargariser des spécialités régionales au stand des produits du terroir. Ils ont hâte de ramener au foyer les victuailles ainsi amassées en souvenir de leur passage à la capitale. D’autres ont commandé chez le fleuriste, au coin de la rue, une composition florale dont il a le secret. Un bouquet de roses blanches ou de pivoines roses ? Peu importe l’occasion, le plaisir est d’offrir. Sur la place, les badauds assis en terrasse sirotent leur café et discutent en bonne compagnie. D’autres encore attendent l’ami, la tante, le collègue, impassiblement devant l’imposant édifice de l’Opéra. Certains sortiront leur portable pour écrire un SMS «T’es où ?»

Un souvenir amusant, une banalité en vérité, me revient. Devant la fontaine Saint-Michel, pour retrouver une amie il y a de cela plusieurs années, j’étais encore étudiante. Je me souviens, autant de péquins que de rancards, tous plantés là à se regarder dans le blanc des yeux, avec l’espoir de ne pas poireauter trop longtemps… Bref, j’avais rendez-vous devant la fontaine Saint-Michel. Aujourd’hui, il pourrait s’appeler «Bref, c’est la même sur la place de la Bastille»… Et ce matin, en longeant l’Opéra pour me diriger vers l’Avenue Daumesnil, je pense à ce moment imminent où je m’apprête à te retrouver.

Te souviens-tu ? Tu m’attendais, un livre à la main, debout devant l’arrêt d’autobus. Tu dévorais Le Bruit et la Fureur de William Faulkner que tu affectionnes tant. Aujourd’hui, j’aime à regarder sa bibliographie sur l’étagère de notre salon. Faulkner ou son incroyable capacité d’abstraction, une déroute pour les lecteurs habitués à être guidés, menés dans une intrigue linéaire vers un dénouement attendu.

Non, toi tu préfères t’enfoncer dans l’écriture labyrinthique de l’auteur dont le génie en a perdu plus d’un… Tu t’obstines dans les méandres neuronaux de ce génie des mots. Cette introspection mentale excite ta matière grise. Tu en es fou. Tu devines mon arrivée et mets Faulkner entre parenthèses, le temps de me saluer. Je suis flattée. Ton regard, si tendre, me met à l’aise. Ton sourire me réchauffe. La fin de matinée est promesse d’une belle journée.

Ce n’est pas la première fois : choisir un lieu, l’explorer avec nos objectifs, le partager. Nous nous munissons chacun de notre appareil, montons les escaliers jusqu’à la « Coulée Verte », ce parcours de plus de quatre kilomètres, le long de l’ancienne voie ferrée de la ligne de Vincennes. Bassins, terrasses fleuries, parcs se succèdent pour une série de photos. On se croirait à la campagne en plein cœur de Paris.

Le soleil illumine notre promenade, la moiteur laisse peu à peu place à une chaleur apaisante plus diffuse. Nous nous inspirons mutuellement pour nos prises de vues respectives. Nous confrontons nos regards de photographes amateurs. Nous échangeons beaucoup sur ce qui nous touche, nous capte, accroche notre intérêt. Je me surprends parfois à t’observer dans les moments où nos silences libèrent notre imagination. Tu es dans ta bulle, concentré, tu ressens ton environnement, tu le vis et l’imprimes dans la mémoire de ton appareil photo. Je suis émue, tu me plais.

Et il y a d’autres moments, plus intimes, où nos mains se frôlent. Nous nous dévoilons nos clichés. Tes sourires m’encouragent. Tes conseils sonnent avec sagesse et douceur. Tu me plais. Nos échanges ressemblent parfois à des enfantillages, entre encouragements et taquineries. Les heures défilent et pourtant, le temps semble suspendu… Tu m’as invitée dans ta bulle, j’y suis bien ; c’est si naturel avec toi, d’une simplicité évidente. Faut-il bannir la couleur au profit du noir et blanc ? J’attends encore d’en débattre à nouveau avec toi car là précisément, personne n’a raison, personne n’a tort. On aime en parler, c’est tout.

Le lendemain, on s’est retrouvé à Versailles, c’était bien. Tout aussi léger, agréable… On a parlé pendant des heures, on a beaucoup ri. L’expo a été l’occasion de nouveaux débats, très animés, très argumentés. L’appareil photo est quant à lui resté plus en berne que la veille, il faut bien l’avouer. Sur le chemin du retour, en se dirigeant vers le quartier Saint-Louis, il s’est mis à pleuvoir des cordes. Nous avions évoqué l’idée de dîner en terrasse… Pour cette fois, c’était raté. « Et si on se trouvait un bar où se poser ? ». On a couru, à quelques pas du château, comme des enfants. Et on s’est abrité sous un parasol.

Te souviens-tu ? Je me suis agrippée à ton manteau pour ne pas être mouillée. Tu m’as serrée dans tes bras. Et lorsque l’orage a grondé, tu m’as embrassée… Et nous ne nous sommes plus quittés.

(cc) Loles

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