Humeurs

Quel regard faut-il accorder au corps ?

Pourquoi cette question a-t-elle traversé mon esprit ce matin, au saut du lit ? C’est tout simple, j’étais sur un site d’aide à l’emploi qui propose un atelier “Le look dans la vie professionnelle”. J’ai lu tout un article sur l’importance du look au travail.

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Je me suis dit “Oui, le look soigné au travail, je suis évidemment d’accord, c’est montrer son respect pour sa hiérarchie, s’intégrer au mieux avec ses collègues et faire bonne impression dès le premier échange avec ses clients“. De fil en aiguille et après avoir trouvé mille raisons valables de suivre cet atelier “Relooking”, mon esprit s’est mis à divaguer, se questionner… Quel regard faut-il accorder au corps ?

Il y a d’un côté ce que je pense de mon corps, et de l’autre ce qu’imposent les critères de beauté et d’esthétique, laissant libre tout un chacun de juger si le corps qu’il regarde est beau ou non, harmonieux ou disgracieux, bien proportionné… Bref, un certain nombre de critères permettent de dire si le corps soumis au regard d’autrui mérite ou non la une d’un magazine féminin en vogue. Ou si une photo prise à la volée depuis son portable peut être mise en pâture sur une page fan qui amusera les followers venus nombreux se gausser d’un corps sans défense.

Il est facile de regarder un corps autre que son propre corps. On ne confronte pas ainsi son propre regard, dans le miroir, on regarde celui d’à côté, le corps de la voisine, plus facile à juger que le sien. Quel regard faut-il accorder au corps ? Il se dévoile à nous-mêmes, grandit, mue, s’épanouit, vit, sautille, court, marche, se lâche, se repose… Le corps s’exprime et dit beaucoup de choses.

Le corps peut ainsi révéler aux autres qui nous sommes, les courbes d’une grossesse, les conséquences d’une maladie, l’effet bénéfique d’une nuit de sommeil pour avoir bonne mine, les rondeurs d’une boulimique, les traits tirés d’avoir mal dormi… Je pense ainsi au slameur Grand Corps Malade qui a fait de son corps sa force. C’est grâce à ce corps que l’artiste s’accomplit à travers une voix aux résonances puissantes.

Tout comme Madame Piaf me semble-t-il. Elle qui a porté et supporté son corps douloureux en chantant d’une voix éclatante sous le feu des projecteurs, jusqu’au bout. C’est beau et douloureux à la fois, car dans ce cas précis, le corps raconte une histoire individuelle qui nous touche et transcende une simple esthétique. Le corps exprime une émotion qui résonne et peut faire écho à notre propre histoire.

Le corps peut aussi, dans certains cas, faire l’objet de fictions et donc raconter une autre histoire que la nôtre. Le corps se retrouve dans ce cas instrumentalisé pour servir une histoire collective où l’individu “prête” son corps à une cause commune. Par exemple, au cirque, les artistes utilisent leur corps pour réaliser une performance physique, artistique, esthétique, poétique. Le corps ainsi mis en scène efface l’histoire individuelle au profit d’un récit collectif presque magique, en compagnie du clown, du dompteur, de la trapéziste… Le corps est porteur d’un message qui se transmet à la collectivité et qui, ainsi sublimé, nous invite à partager un rêve éveillé.

Le corps se surpasse aussi, poussant l’individu à aller au-delà des limites – pour battre un record, se découvrir, relever un défi. Il y a quelques jours, j’écoutais sur France Inter la promotion faite pour un web documentaire à écouter autant qu’à regarder. Des sportifs de haut niveau nous invitent à vivre, voir et écouter leurs efforts physiques : respirations, pauses, soupirs. Il n’est pas simple de se surpasser, de dépasser la douleur et au final d’en tirer un bénéfice, voire un vrai plaisir.

Le corps ainsi me fascine sous tous les regards et sous tous les angles, tant individuels que collectifs, personnels que sportifs, artistiques… ou sans raison. Dans tous les cas, le corps parle et s’exprime. De toute évidence pour moi, notre regard et celui des autres sur le corps le mettent en relief, lui donnent sens et donc vie. J’ai consulté une sophrologue et une micro-kinésiste qui m’ont expliqué que mon corps avait gardé, comme tous les corps d’ailleurs, les traces de mon passé, donc de mon histoire. Une cicatrice, une douleur dans le dos, une épaule démise… Tout s’inscrit dans ce corps qui, au final et au cours du temps, ne peut plus mentir.

Le mien, je commence à l’adopter, à l’apprécier (même si je prévois de perdre les kilos superflus et de revenir à mon poids de forme, mais dans un lien serein entre mon esprit et mon corps). Une grossesse change tout du regard qu’on a sur soi, de l’intérieur bien évidemment (mais cela m’appartient, je le garde pour moi) et de l’extérieur aussi.

Figurez-vous que j’ai pris près de 25 kilos pendant ma grossesse. Je ne me suis jamais trouvée aussi belle qu’à ce moment, que ce soit dans mon propre regard que dans celui de mon compagnon. Il a gravé sur la pellicule chaque instant d’un corps qui a porté la vie. C’est magique. Il peut être gros, disgracieux, rond, mon corps est beau. Je peux l’améliorer, essayer de le sculpter, le faire bouger, le chouchouter. Prenez ceci, mon corps est mon corps.

Alors, à la question “Quel regard faut-il accorder au corps ?”, j’ai envie de répondre pour résumer que nous avons la chance d’avoir un corps comme témoin vivant de ce que nous vivons, de ce que nous sommes. Le témoin d’une vie. Quel qu’en soit son aspect, ses formes, je choisis de le respecter, de me respecter, de respecter ma vie, votre vie, la vie.

(cc) Bibs Moreno

3 Responses to “Quel regard faut-il accorder au corps ?”

  • J’adore cet article. C’est une vraie bonne question, même si tarabiscotée : comment le ou les regarder, voire même pourquoi, ce ou ces corps qui nous entourent. La réponse que tu y apportes est très juste.

    Merci :)

    • Merci à toi de ton commentaire. Pourquoi un corps nous attire ou nous révulse ? Est-ce uniquement physique ou l’histoire qu’il nous raconte qui nous touche ou non ? Comment et pourquoi…(et oui) ? Je suis d’accord avec toi, le sujet est tarabiscoté et en même temps fascinant ;-) Au plaisir de te lire, à bientôt.

  • Très beau texte ! C’est vrai que regarder notre propre n’est pas toujours (jamais ?) évident. On est parfois en désaccord avec lui, on le combat même, alors que finalement, il fait partie de nous. J’ai longtemps pensé que j’étais un esprit incarné dans un corps, et que ce dernier n’était pas “vraiment” moi, juste une enveloppe. Mais c’est faux. Il est moi aussi (on dirait du JC Van Damme non ?). Je viens de perdre 15 kg pour cause de maladie (rien de grave, je vous rassure, et c’était des kg de trop). Du coup, je réapprends à le connaître, mais aussi à l’aimer. Et même si parfois il me provoque des douleurs, j’essaie de ne plus le voir comme la cause de mes douleurs mais au contraire comme une entité à soulager. A le revoir comme une source de plaisir aussi.

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