Humeurs

Mourir pour des idées

Je me souviens un jour, que ma mère a reçu en visite parentale une mère de famille qui en est venue à être extrêmement violente avec elle.

 

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Il y avait deux raisons à cela :
- On fêtait les anniversaires des enfants à l’école, or on ne fête qu’un seul anniversaire, celui de Jésus.
- Ma mère enseignait que Dieu était amour. Quelle connerie, tout le monde sait que Dieu punit !

Cette même famille a perdu un enfant à la naissance en 2002. Ma mère s’est présentée à l’enterrement pour représenter l’école où étaient scolarisés les autres enfants de la famille. Quelle ne fut pas sa surprise, durant le sermon, d’entendre que ce petit ange était mort pour expier les fautes des commanditaires des attentats du 11 septembre 2001. Voilà voilà.

Si je parle de ça aujourd’hui, c’est pour témoigner, en tant que croyante, de ma profonde indignation face à la fusillade qui s’est déroulée aujourd’hui, mercredi 7 janvier 2015, aux bureaux de Charlie Hebdo dans le XIe arrondissement de Paris. Si ce n’est pas la première fois que le journal satirique est sous la coupe de menaces terroristes, c’est la première fois qu’il y a des morts (11, à l’heure où je vous parle).

Je ne dis pas que je suis d’un soutien inconditionnel à Charlie Hebdo : si j’adhère tout à fait à la liberté de la presse et au fait qu’on puisse se moquer de la religion, je trouve que, parfois, Charlie va trop loin. C’est pour cela que je ne suis pas mécontente quand ils se chopent un procès pour diffamation de temps en temps. C’est le jeu, ma pauvre Lucette. La démocratie, c’est aussi prendre le rebours de la liberté de parole pour dire qu’elle est un peu trop libre.

Le problème vient quand on trouve légitime de tuer. Au regard des victimes annoncées à cette heure – Wolinski, Charb, Cabu, Tignous, les dessinateurs considérés comme étant les plus hardcore de Charlie –, et en calculant le fait que la fusillade a été faite un jour de comité de rédaction, je pense que les commanditaires ne peuvent pas plaider le coup de folie. Je pense même que si Siné était resté à Charlie, il aurait fait partie des victimes.

Ce qui m’écœure davantage, c’est que cet attentat se rajoute au contexte anxiogène de terreur autour de l’islam. Que ce soient les alertes que l’on a reçues avant Noël – remember Joué-lès-Tours –, le traitement médiatique des divers conflits civils en Syrie ou en Irak, ou bien même toute la rhétorique autour des livres d’Eric Zemmour et, plus récemment, de Michel Houellebecq (coïncidence ? I don’t think so penseraient certains esprits malades), l’islam a encore bon dos pour catalyser toutes les peurs de la société française.

Les sources officielles disent que les commanditaires ont crié Allah Akhbar ! et Le Prophète est vengé. Mais disent également que les individus étaient masqués, donc pas identifiables. Qui nous dit au final que les commanditaires sont effectivement des islamistes, sinon leurs paroles ? On l’a vu récemment, lors des événements qui ont vu un cinglé foncer sur la foule en voiture à Dijon, que crier Allah Akhbar ne voulait absolument rien dire quant aux motivations réelles des commanditaires d’attentats.

Il est encore tôt pour le dire – l’attentat s’est déroulé il y a à peine quatre heures –, mais forcément, la question se pose : à qui profite le crime ? Pourquoi se sert-on encore de la caution islamiste, si tant est qu’on s’en soit réellement servi dans cet attentat, pour perpétrer ces actes ? Tant pour les partis xénophobes que les militants anti-religieux de tout poil, cette situation est finalement du pain béni. Elle invite en effet à remettre en cause l’ordre du monde, tant pour les flux migratoires qui ne sont pas une situation récente – faut-il le rappeler – que pour la liberté de croire ou de ne pas croire.

Mais le monde doit-il s’arrêter de tourner parce que certaines personnes interrogent les limites de la liberté individuelle à se déplacer ou à penser ? Certainement pas ! Comme avait dit le ministre d’Etat norvégien Jens Stoltenberg, après l’attentat d’Utoya en 2011 : Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et de tolérance. Et ma mère – pourtant pas super open sur certaines choses – surenchérit : Rien que pour ça, je vais acheter Charlie pendant quelques semaines, pour prouver qu’on est en France et qu’on fait ce que l’on veut !

Même si Charlie Hebdo a de plus en plus tendance à cristalliser certaines positions rétrogrades à son encontre, et même si les faits n’y sont pas développés avec le meilleur goût qui soit, la rédaction, à l’instar de n’importe quelle rédaction en France – oui, je soutiens même Minute, à cette heure, preuve que je suis bouleversée –, ne mérite pas ce qui vient d’arriver. Au risque d’être d’aussi mauvais goût que peut l’être le journal, j’ai décidé de laisser à un autre provocateur le mot de la fin :

4 Responses to “Mourir pour des idées”

  • @ StoriaGiovanna: J’avais eu envie d’écrire quelque chose pour exprimer mon indignation face à ce qui s’est passé ce matin et tu m’as devancée. Je me contenterai donc simplement de commenter.

    Etant moi-même de confession musulmane, j’éprouve, chaque fois qu’un musulman est impliqué dans un quelconque fait divers, la honte la plus absolue. Je crois d’ailleurs que je ne suis pas la seule. J’ai été terriblement choquée lorsque j’ai appris la nouvelle et me suis sentie étrangement concernée; comme si j’avais été personnellement attaquée – je n’ose dire violée…

    Charlie hebdo a certes pris de gros risques en maintenant sa ligne éditoriale et ses idées, mais je trouve parfaitement injustifiable de tuer pour des dessins, quels qu’ils soient. Le journal est resté cohérent en dépit des menaces et de la pression dont il a été l’objet et rien que pour cela, je l’admire.

    J’estime pour ma part que c’est aux lecteurs de faire la part des choses, et d’avoir le recul nécessaire pour comprendre qu’il s’agissait là d’humour et non d’une agression. Le parti le plus louable aurait été l’indifférence la plus totale – je ne cesse de le dire depuis l’épisode des caricatures -, mais pour cela, encore il eut fallut savoir faire preuve d’intelligence…

    Aujourd’hui, des gens ont été choqués, certes, mais d’autres personnes y voient un juste retour de bâton. Après tout, Charlie Hebdo a tendu le bâton pour se faire battre ! Je me soulève contre ces raccourcis qui me font honte et que je ne saurai cautionner. Tout cela est intolérable et personne ne mérite d’être tué pour ses idées.

    Merci pour cet article et ton objectivité.

    • @LuvAddict Personnellement, je suis chrétienne et, vu comment j’ai morflé avec la Manif pour Tous, je comprends tout à fait ta honte. Et ce drame, selon moi, risque de jeter l’opprobe sur le fait religieux dans son intégrité en la condamnant de fait à des velléités obscurantistes. Sauf que le croyant lambda, d’autant plus musulman, n’a rien demandé, il me semble.
      J’ai souvent trouvé, d’une part, que Charb dessinait mal et pas souvent fort à propos (je le dis encore, même s’il est mort), et d’autre part que Charlie Hebdo reste quand même un vivier du hardcore en termes d’humour gaulois. Même si, parmi les dessinateurs morts dans la fusillade, Honoré se distinguait par la justesse de son trait et la finesse de son propos (en témoigne la “carte de vœux” postée avant la fusillade sur Twitter ce matin par la rédaction de Charlie).
      Au regard de ce qui peut se faire avec les chrétiens évangéliques dans d’autres pays ou même avec n’importe quel fondamentaliste parlant au nom de Dieu, je pense que, malheureusement, notre époque devra “accepter” qu’on puisse salir des idéaux de la sorte et, encore plus grave, qu’on ne puisse rien faire face à ce tas de merde.

      • @ StoriaGiovanna: J’ai pour ma part toujours pris le parti de l’indifférence en ce qui concerne Charlie Hebdo. Je n’ai jamais souhaité ni condamner, ni approuver le travail des différents dessinateurs que compte le journal et, jusqu’à présent, je ne m’étais pas sentie concernée par les publications, quelles qu’elles soient, puisque je ne les regardais pas.

        Que Charlie Hebdo soit provocant voire border, c’est un fait, mais c’est surtout un choix. Le journal a accepté les risques en persistant, en dépit des menaces, dans la ligne qu’il s’était fixé. On a le droit d’estimer que c’était là de l’inconscience ou juste une provocation de plus.

        Je suis d’accord avec toi sur le fait qu’il devient de plus en plus nécessaire d’accepter que les convictions et les croyances soient salies par des libertaires. Mais c’est sans compter sur des personnes incapables de réflexion et dénuées de sens commun… Je crois, de toute façon, que c’est utopique dans le monde d’aujourd’hui et de demain.

        • Quand je parlais des personnes qui salissaient les idéaux, je parlais au contraire de ceux qui se disent croyants et qui se permettent de faire ce genre de choses au nom de leur foi… Les libertaires, grand bien leur en fasse, finalement.

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