Coeur

Le rayon de soleil

La légende familiale raconte que ma naissance lui a sauvé la vie. Ou en tout cas que j’ai été, pendant 10 ans, son oxygène, sa chimiothérapie, sa raison de vivre. Les 10 premières années de ma vie. Les 10 dernières de la sienne.

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Environ un an avant ma naissance, on lui diagnostique un cancer de la prostate pour lequel le pronostic est de quelques mois, un an maximum.

Ma maman a 26 ans quand on lui annonce que son père va bientôt mourir et moi je n’aurais pas du connaître celui qui pendant 10 ans a été mon rayon de soleil. Et puis parfois, ça ne se passe pas comme prévu… La maladie a ralenti sa progression et je suis née.

Il parait que le coup de foudre entre nous deux a été immédiat et réciproque. Je n’avais d’yeux que pour lui et il me le rendait tellement bien. Ma grand-mère dira encore de lui des années après que je le faisais passer par le trou d’une souris. Alors qu’il travaillait quand ses enfants étaient petits, il a appris avec moi tous les gestes de base.

Il était le seul que je laissais approcher et que je réclamais. Il venait me chercher en bus à l’école avec des palmiers enveloppés dans du papier aluminium qu’on mangeait tous les deux pendant le trajet jusqu’à la maison. Quand il me gardait, la veille il téléphonait. Toujours à la même heure, pour que je sache que c’était à moi de répondre. Il appelait pour savoir quel plat me ferait plaisir…

Avec lui j’ai appris à faire les bugnes, à jouer et tricher à la belote et à ne rien divulguer d’un ingrédient secret de ses recettes de cuisine. J’ai aussi appris à planter les radis, les oignons et à ramasser les pommes de terre. Quand j’ai été un peu plus grande, il m’a fait un carré de jardin au milieu de son potager à lui avec une pancarte pour bien indiquer que c’était mon territoire.

C’est lui qui la première fois m’a appelée son rayon de soleil. Je crois que ça a été ainsi pendant 10 années entières. Je ne sais pas si à l’époque je savais ou si j’avais conscience qu’il était malade.

Et puis un jour à l’heure habituelle de notre discussion cuisine du lendemain, alors que je décrochais le téléphone, j’eu la surprise de tomber sur ma grand-mère au bout du fil. Elle a demandé à parler à ma mère mais a pris toutes les précautions utiles pour m’expliquer que le lendemain, il ne serait pas là pour passer la journée avec nous. J’ai compris tout de suite qu’il était à l’hôpital mais personne ne voulait me le dire. Quand je l’ai enfin su, j’y ai passé le maximum de temps possible.

Et puis encore une fois, il y a eu la moitié d’un été de répit. Jusqu’à ce qu’il faille l’opérer de nouveau. L’opération s’est bien passée et la convalescence s’est faite dans notre maison de famille à la campagne. J’avais 10 ans et quelques mois et j’ai passé une semaine avec lui, à aller faire les courses sur mon petit vélo, chercher ses médicaments à la pharmacie, ma grand-mère ne conduisant pas.

Et puis, il y a eu ce matin pendant cette semaine. Le matin où j’ai compris que ça n’allait pas très bien. Il y avait eu un très gros orage pendant la nuit. Terrifiant. La foudre était tombée à quelques dizaines de mètres de chez nous, incendiant la maison des voisins. Et quand je me suis levée le matin de l’orage, je me suis retrouvée face à mon grand-père, qui était encore couché. Jamais je n’avais pu envisager dans ma vie de petite fille que je puisse me lever après lui tellement il était fatigué pour le faire.

A compter de ce moment-là, je n’ai plus d’images de lui en train de vivre. J’ai compris ce jour-là qu’il fallait que je me prépare. L’automne arrivant, son état s’est dégradé et le mal s’est généralisé à tout son corps. Je l’ai vu une dernière fois à l’hôpital deux semaines avant sa mort.

J’avais, avec la froideur et la lucidité qui caractérisent les enfants, demandé sur le parking à ma maman, si j’allais le revoir vivant. Son silence et ses larmes m’ont aidée à me préparer à l’attente de l’annonce que mon rayon de soleil, celui qui m’apportait tant de joie allait s’éteindre.

C’est arrivé un mardi. Une fin d’octobre. Nous rentrions de l’école avec ma petite sœur. Quand j’ai mis la clé dans la serrure, j’ai vu que la porte était ouverte et j’ai su que c’était mauvais signe. Ma maman était là. En larmes. Je n’ai pas eu besoin de poser la question. Je savais. C’est la première fois que j’étais confrontée à la mort.

J’ai tenu à aller à l’enterrement, j’en ai fait des cauchemars d’angoisse à l’idée que ce soit un cercueil ouvert et n’ai pas osé poser la question de peur que la réponse soit positive. Beaucoup de gens se sont demandé qui était cette toute petite fille qui pleurait autant. Je m’étais dit qu’il était parti juste avant le premier novembre et qu’on pourrait le fêter sans attendre toute une année…

J’y ai pensé très fort cette année parce que ça a fait 20 ans que mon rayon de soleil s’est éteint et j’espère qu’il est fier de moi…

(cc) me is dmtr

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