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J’ai un sucre à te dire (5ème partie) – Catch Intérieur

Elle alluma sa clope et son téléphone sonna. Elle hésita un moment quand elle vit qui l’appelait puis se décida à répondre.

6273347582_78530835dd_z« – Oui ?

- C’est moi, ça va ?
– Ouais ça va tranquille !
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Bah là je marche !
– Ok…

- Sinon, toi ça va ? demanda-t-elle enfin.
– Oui moi ça va, j’suis au boulot, j’vais aller manger avec mes collègues. J’ai passé une bonne matinée aussi même si j’ai plein de merdes qui me sont tombées dessus au boulot aujourd’hui !
– Ah, ok !
– Ouais… dis-moi, t’es partie tôt ce matin, je t’ai même pas entendue! lui dit-il sur un ton de reproche.
– Oui je suis partie vers 5h, j’avais des trucs à faire.
– A 5h du mat’ ? demanda-t-il, dubitatif.
– Je devais repasser chez moi me doucher et me changer !
– Tu sais, ma puce, tu n’aurais pas à faire ça si tu laissais quelques affaires chez moi !
– Tu sais que tu n’es pas obligé de m’appeler « ma puce » Brad ?
– Et toi, arrêtes de m’appeler Brad, Clara !
– Désolée mais t’as les mêmes cheveux ! Bref, il faut que j’te laisse ! Bon Ap ! »

Elle raccrocha rapidement le téléphone en soupirant. « Mon dieu, qu’est-ce que ça me saoule ! » Bien qu’il soit très gentil, prévenant et déjà très attachée à elle, elle ne ressentait rien. Tout se passait bien quand ils étaient ensemble, ils riaient, s’amusaient, avaient de longues conversations profondes. Pour ne rien gâcher le sexe était une grande chevauchée dont elle ne se lassait pas ! Elle sentait seulement que lui voulait aller plus vite qu’elle ne pouvait. Il insistait pour qu’ils se présentent leur entourage respectif et passent tous leur moments libres ensemble. Arrivée au restau U, elle se glissa discrètement dans la file devant deux jeunes filles « à couettes ».

– Excuse moi, tu viens de nous doubler ! lui dit l’une d’entre elles.
– Non, j’étais là depuis le début, répondit Clara avec aplomb.
– Tu rigoles ?
– De toutes façons, tu vas faire quoi? M’expulser de la file ?
– Oui je pourrais, minauda la jeune fille.
– Je t’en prie vas-y !
– …
– C’est bien c’que je pensais ! De toute façons, tu portes des couettes, t’as rien à dire !
– Quoi ? Je porte pas de couettes !
– Euh…Cheveux ternes et sans forme, vêtements des années 90, chaussures Lafuma, sac à dos quasi Dora L’exploratrice…c’est tout comme ! J’espère que t’as une personnalité pour compenser.
– Et toi avec tes baskets sales, ton jogging troué et ton faux Burberry, tu te trouves mieux peut-être ?

Clara resta bouche bée puis esquissa un début de sourire.
- Ok si t’insistes ! Vas y passes devant moi.
La jeune fille lui lança un regard noir puis reprit sa place initiale dans la file avec son amie. Clara se retrouva dernière de la queue et regarda ses baskets et son pantalon. Il y avait effectivement un petit trou au niveau de la cuisse qu’elle n’avait pas remarqué avant et ses baskets avaient trainé tout l’été sur son balcon. Elle s’en voulu d’être si négligée et d’avoir associé cet accoutrement délabré avec un sac de marque tout ce qu’il y a de plus vrai. Pour qui la prenait-on ?

Lorsqu’arriva enfin son tour, elle demanda à la cantinière une assiette de frites. C’était une dame d’un âge avancé et au sourire forcé.
- Je voudrais du steak avec s’il vous plaît. C’est possible d’avoir un steak saignant ?
– Tu déconnes ma p’tite ! Lui répondit-elle.
– Pourquoi ?
– Tu t’crois dans un restau 3 étoiles ma pauv’ fille ?
– Un simple non m’aurait suffit !
– Tu demandes, j’réponds c’que j’ai envie ! T’es au restau U ici, la bouffe vient dans des cagettes et les steaks sont d’hier.
– OK… Alors pas de steak pour moi. Vous avez quoi d’autre s’il vous plait ?

La cantinière commença à rouspéter sans prêter attention à Clara.
« Qu’est-ce qui viennent me faire chier ces p’tits merdeux ?! Bordel j’ai 40 ans et j’porte un putain d’tablier avec une putain de toque dans un boulot de merde où me j’tape des saletés d’mômes ‘vec leurs questions à la con ! » Son attention se reporta enfin sur Clara qui attendait les yeux écarquillés.
- Qu’est-ce que tu fais encore là toi ? Y’a que du steak, si t’en veux pas avances, tu bouchonnes ma petite.

Clara la remercia puis avança en caisse sans broncher. Il y a certaines personnes qu’il ne vaut pas mieux embêter et elle ne voulait pas retrouver le mollard d’une beauf au féminin dans ses frites.
Son plateau dans les mains, elle balaya la cantine du regard et vit enfin quelqu’un qu’elle appréciait. Elle se pressa d’aller à sa table bien qu’il soit en pleine conversation.
- Salut toi ! lui susurra t-elle.
Le jeune se retourna vers elle et esquissa un sourire.
- Salut ma clodoche ! Oh mon dieu… mais c’est quoi cet accoutrement ? T’as pas
honte ?
– C’est toujours un plaisir de te voir Tom ! J’ai pas eu le temps de me saper ce matin, et toi c’est quoi ton excuse pour cette affreuse moumoute sur ton crâne ? répliqua-t-elle en prenant place.
– Mon coiffeur est en cavale, fraude fiscale !

Tom était son meilleur ami, ils se connaissaient depuis le lycée. Ils avaient fumé leurs premières cigarettes et bu leur premières bières ensemble.
- Alors, quoi de neuf dans ta life ? lui demanda t-elle.
– Rien de spécial, j’ai pris du bide alors j’suis en mode régime hypocalorique !
– Connais pas !
– Bah j’bouffe rien et quand j’ai envie de m’évanouir j’avale un sucre ! expliqua-t-il.
– C’est pas très sain tout ça !
– Personne n’est parfait !
– OK ! Et Hervé il va bien ?
Tom balaya la salle des yeux d’un air perdu.
- Hervé m’a quitté, dit-t-il en soupirant.
– Nooon ? Et toi tu m’parles de ton régime de mongol ? Mais pourquoi ?
– Bref, tu l’as peut-être pas remarqué, obnubilée par toi même que tu es, mais il y a quelqu’un à notre table.

Clara se tourna enfin vers l’inconnu et s’excusa.
- Salut! Désolée je t’avais pas vu ! Ca va ?
Le jeune homme plutôt vilain ne répondit pas et la regardait les sourcils relevés.
- Clara j’te présente Pierre, mon frère !
– Sérieux ? Comment ça se fait que je ne t’aie jamais vu ?
– J’étais pas là, dit-il froidement.
– Il vivait à St Petersburg.
– Ah ok ! Et tu faisais quoi là-bas ?
– Je suis peintre.
– Ah ouais pas mal ! s’exclama-t-elle.
– Pourquoi pas mal, t’aimes l’art ?
– Ca dépend !
– De quoi ?
– Bah je trouve que les combats de catch c’est de l’art.
– Le catch, de l’art ? Il s’esclaffa en balançant sa tête en arrière.
– J’t’avais dit qu’elle était folle ! lui dit Tom.
– Effectivement.

Pierre regardait Clara dans les yeux sans sourire. Elle se repencha rapidement sur son assiette sans plus rien dire, les laissant reprendre la conversation qu’elle avait interrompue en arrivant et se perdit dans ses pensées. Ca ne la dérangeait pas que l’on rit d’elle, se moquer des autres était une de ses plus grandes passions et ça la rendait heureuse alors pourquoi pas eux ? Pour ce qui est de l’art, sa dernière expérience dans un musée s’était soldée par une éviction manu militari. Avec son ex-copain Liam ils s’étaient lancés dans un jeu débile vu à la télé. Juste après avoir posé la peau d’un ours sur sa tête en imitant l’animal léchant un pot de miel, elle avait été emmenée par le gardien dans un
bureau sombre. Liam l’avait attendue à l’extérieur avec une glace rien que pour elle. Souriant à la pensée de ce souvenir, elle sentit soudain une vague de tristesse l’envahir.

– Clara ? Réveille-toi, on se casse !
Reprenant ses esprits elle se leva énergiquement.
- Ouais faut que j’bouge aussi, j’vais retourner faire de la lèche à l’autre folle. Bon, ciao les gars !
– Ciao ma clodoche !
Le frère de Tom ne lui avait pas répondu, mais peu lui importait. Clara sortit du restau U sans se retourner, elle était pressée de régler son inscription et de rentrer se coucher. Elle arriva en quelques minutes devant le bureau et frappa à la porte.
- Re-bonjour, lui dit-elle en souriant.
- Ah, vous venez chercher votre briquet ?
– Oui, exact ! Mais surtout je voulais m’inscrire.
– Bah, normalement c’est trop tard ! Redites moi votre nom ?
– Clara Sudan, 1ère année.

Déprimée mais aussi angoissée à l’idée qu’on lui demande pourquoi elle était encore en 1ere année, Clara se mit à expliquer précipitamment qu’elle avait choisi de voyager un peu partout après son bac, et qu’elle n’avait pas eu le temps de se poser deux minutes pour penser à une chose aussi improductive que les études.
-  … Et donc voilà, j’ai visité des centaines d’endroits merveilleux et y ai rencontré des gens très intéressants ! Je ne regrette pas !
– Ok…Bon je vous fais l’inscription, il faudra juste payer la mutuelle.
– Super, merci ! Je peux la payer maintenant ?
– Non, vous irez au 3ème.
– Ok ça marche ! Merci bien !
– Pas de quoi, l’an prochain faudra s’y prendre à l’avance !
– J’essaierai, répondit-elle avec un sourire sincère.

Après être sortie du bureau, Clara respira quelques secondes contre le mur du couloir. Son bla-bla habituel concernant ses dernières années commençait à lui peser. La vérité c’est qu’à part quelques week-end purement destinés à danser comme une femelle en chaleur inhibée d’alcool contre les murs des boites de nuit londoniennes ou berlinoises, elle n’avait rien fait de bien consistant. Elle ne savait tout simplement pas ce qu’elle voulait faire et s’inscrivait quelques fois dans des cursus, pour se donner l’impression d’avoir un but. Elle se reprit vite et se dirigea vers sa voiture en regardant le sol. Elle entendit quelqu’un crier son nom mais préféra ne pas se retourner. Arrivée dans sa voiture elle mit la musique et le contact. C’est là qu’elle vit une main toquer à sa fenêtre. Après un sursaut exagéré, elle l’abaissa et vit Liam, l’amour de sa vie, son visage anguleux et parfait éclairé par quelques rayons de soleil.

– Oh salut…
– Ca va ? Je t’ai crié ton nom mais t’as pas entendu !
– Ah… si j’ai entendu mais j’avais la flemme de m’arrêter.
– Pas grave ! Tu vas bien ?
– Très bien et toi ?
– Super, j’ai été accepté au master que je voulais, donc c’est cool !
– Félicitations ! Plus que deux ans !
Deux ans et tu disparais de cette ville hantée, pensa-t-elle.
- Oui, ça passera vite…mais je reste pas ici…
– Ah bon ? répondit-elle de manière détachée, bien qu’elle se sentit chavirer dans son siège.
- Oui, on a décidé de partir à Nice.
–  …
– Oui enfin, Pauline a trouvé du boulot là-bas, donc je la suis !

Après quelques secondes de chaos intérieur, Clara lui répondit que c’était super.
- Je suis vraiment contente pour toi, mentit-elle avec un aplomb déconcertant.
- Merci. Bon je te laisse, on se tient au courant sur Facebook, je ferai peut-être une soirée d’adieu avant de partir !
– Ca marche, tu me diras !
Après un long regard énigmatique, elle desserra son frein à main et commença à manoeuvrer pour s’enfuir très loin. Elle le vit se faire de plus en plus petit dans le rétro et son coeur se calma. « Bordel de bordel de merde ! Pourquoi ? C’est moi qui aurait du gagner la bataille des ex ! C’est lui qui m’a quittée donc c’était à lui de galérer dans la décharge nationale des célibataires dont personne ne veut. »

Plus affectée qu’elle ne voulait se l’avouer, elle ne rappelait pas comment elle était arrivée chez elle. Elle resta un moment à repenser à la douleur que l’amour lui avait causé. Après 3 ans d’amour heureux, Liam l’avait abandonnée, expliquant qu’il ne l’aimait plus et qu’il ne se rappelait pas de la dernière fois qu’il l’avait aimée… ni s’il l’avait vraiment aimée un jour. Elle n’avait rien vu venir et était folle de lui. Savoir qu’il ne voulait plus d’elle l’avait anéantie. Au bout d’un certain temps, elle se regarda dans le rétro, et s’insulta. « Tu es la fille la plus conne que je connaisse. Tu le sais ça, que tu es conne ? Y’a un mec super qui veut de toi et tu continues à baver devant un imbécile qui préfère dire « que les gens croivent ». Si t’en es là, c’est uniquement de ta faute, alors soit tu bouges ton gros cul maintenant, soit tu fermes ta grande gueule à jamais ! Qu’est-ce que t’en dis ? »

Cette question resta en suspens dans l’habitacle de la voiture pendant qu’elle pensait très fort qu’elle était tout simplement timbrée. C’était certes vrai, mais elle aussi avait droit au bonheur. Dans un accès de violence intérieure, elle chercha frénétiquement son portable et appela Brad. Non ! Pas Brad, il s’appelait Alexandre… et il pourrait lui aussi devenir l’homme de sa vie. Bien sûr, elle n’allait pas lui demandait s’il voulait bien être cet homme-là. Elle lui proposa un restaurant tous les deux pour le soir même, et il accepta avec plaisir, très étonné de son initiative.

Elle rentra chez elle en sifflotant. Son nouveau départ était là, plus proche qu’il n’avait jamais été. Il ne tenait qu’à elle de l’attraper au vol. Elle penserai à son avenir demain mais pour l’instant elle voulait se retrouver. Quoi de mieux que les bras du « plus beau du quartier » pour le faire ? Il la serrerait contre lui et pourrait lui donner envie de clairs de lune, de fleurs, de douceurs. De sucres.

A suivre…

(cc) Miggy McNally

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