Histoires

La Bataille

Un geste, un seul, anodin pour les uns, et une terreur pour d’autres, il n’a fallu qu’un volatil mouvement, et la roue a tourné.

14783201000_cd9b817c8b_kLà, dans la rue, au milieu de la foule dominicale, il n’a suffi que d’une main baladeuse pour que mon corps bascule. Toutes ces larmes retenues contre l’horreur, toute cette chair ignorée… La police passe, mon cri exulte, les agents rattrapent l’adolescent dans les dédales du métro, il me supplie de ne pas porter plainte, il m’implore et ses acolytes me menacent, mais je n’ai plus envie de me laisser faire, je n’ai plus envie de subir ces assauts sur ma peau.

C’est là, quand la boule s’est formée dans mon ventre, que tout est remonté. Après de longues minutes à attendre un véhicule, la policière me regarde enfin, et prend le temps de me dévisager :

« Je n’ai même pas pensé à vous demander si ça va… Vous avez l’air bouleversée.

- Lui, ce n’était qu’une main aux fesses, mais, j’ai un lourd secret ».

Alors j’ai tout dit, j’ai tout raconté en détail, sans rien oublier. Deux ans, deux années d’abjects non-dits. Ses mains, ses regards, ses menaces, l’imprévisible monstre.

Mes joues sont en feu, je bouillonne, je bafouille, le silence est fait autour de moi alors que je relate les faits, tous me regardent, leurs mines sont défaites. Cette plainte ne pourra pas être prise aujourd’hui, je ne suis pas au bon endroit, mais ils prennent note de tout, et ils m’appelleront demain, alors je devrais refaire le chemin déjà parcouru mille fois et rebroussé autant, mais là c’est différent, je ne reculerai pas, on m’a donné du courage, on a séché mes larmes en me disant que ce n’était pas de ma faute, que je n’étais pas coupable. On m’a fait parler.

J’ai osé dire comme on m’a volé mon enfance, comme la terreur me mange le ventre lorsque quelqu’un me touche, que mon reflet me dégoûte lorsque je regarde le miroir, que je rejette mes formes, et que je suis incapable d’assumer ces cuisses qu’il a trop touchées, ce ventre qu’il a trop caressé ; j’avais 10 ans.

Mais je n’ai pas avoué ma manière de venger ce corps, ma façon de me vendre, mes dérapages nombreux pour essayer de me faire aimer. Ces compliments que je récolte comme s’ils étaient faits d’or et de diamants. Je n’ai pas dit le long cheminement, l’acceptation naissante, ces nombreux jours passés à me convaincre qu’aucun de ses gestes n’auraient le dessus sur moi, pour que ma propre chair ne me terrorise pas.

Pendant longtemps j’ai éludé l’histoire, cachée au fin fond de ma mémoire, très peu parlé, jamais écoutée. Il n’a suffit que d’une main posée sur moi, sur mes cuisses, sur mes fesses, pour que tout refasse surface, et cette fois je n’étais pas seule, j’ai été comprise, et épaulée. Au cœur du bordel il y a eu de la lumière, une corde pour me sortir du puits. Pour avancer, enfin.

Demain, je poserai sur le papier l’horreur, demain, la page se tournera. Il y a eu l’affreux avant, et il y a maintenant. Je gagnerai la guerre.

(cc) Nina Baumann

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