Histoires

Une cigarette pour trois

La porte automatique s’ouvrit. Elle traversa le petit bar. Derrière la fenêtre, le paysage défilait. Elle ne le voyait pas. Elle le voyait lui. Il était là, en train de lire un journal. Dos tourné. Concentré. Elle entendait le son des feuilles qui se froissaient. Son dos, sa stature, il y avait quelque chose d’imposant dans ce corps. Dans ces épaules larges, dans ces mains posées sur la table.

5395479960_fe98dd21c7_bElle n’osait même pas y penser. Qu’il se retourne à cet instant-là. Pourvu qu’il ne le fasse pas. Elle hésitait. Elle restait là, figée, pétrifiée à l’idée qu’il puisse se retourner et voir dans ses yeux. Elle décida d’attendre que son ami se joigne à eux. C’est ce qu’il fit, alors elle osa s’avancer. Il leva la tête et lui adressa un sourire. Ses lèvres, elle y jeta un œil furtif. Surtout ne pas les regarder. Son ami vint lui passer une main autour de la taille.

Ils achetèrent du vin, des choses à grignoter. Ils échangèrent quelques banalités sur les actualités, le monde qui ne tournait pas rond. Ils rirent tous les trois ensemble, comme la veille. Elle ne parlait pas. Comme la veille. Ça ne lui ressemblait pas de rester silencieuse. Ils plaisantaient un peu, puis son ami s’éloigna. Elle caressait le bord de son verre, perdue dans ses pensées. Alors il la fixa un instant. Elle ne le remarqua pas tout de suite. Son regard posé sur elle, le train qui filait, l’alcool qui l’étourdissait, elle ne savait plus, quelque chose montait en elle, là au creux des reins.

Puis le train ralentit. Doucement, dans un crissement, il stoppa sa course.

On va fumer ?

Elle remplit son verre, attrapa son sac, son ami était déjà parti devant, ils sortirent et descendirent rapidement, on aurait dit des gosses. Ils avaient quelques minutes à peine. Le temps d’une cigarette.

Sur le quai, il sortit un paquet déchiré de sa poche. Une cigarette pour trois. Adossée au cadran de la porte, elle les regardait l’un après l’autre, son ami, puis lui, lui. Elle se rappelait la veille. Des images un peu floues, des sensations très nettes. Ils discutaient sur le quai, elle n’écoutait pas vraiment.

Le train tardait à repartir. Les deux hommes entrèrent à l’intérieur. On ralluma une cigarette. Il en restait la moitié quand son ami fit signe qu’il en avait assez. Alors c’était pour elle, pour lui. Du bout des doigts, parce qu’il ne restait bientôt plus grand chose, ils se firent passer cette cigarette l’un à l’autre se frôlant un peu plus à chaque fois.

Ses lèvres qui se posaient sur le filtre, elle n’y pensait même pas. Elle ne les regardait pas ses lèvres, elle ne pouvait pas. Ils n’étaient pas seuls. Une bouffée, puis une deuxième, elle inspirait, il lui laissait le temps, il ne la pressait pas. Elle recrachait un peu de fumée dans le train, elle s’en fichait. Ils étaient si proches qu’elle pouvait entendre son souffle un peu rapide. Furtivement elle regarda son torse, ses bras, elle les devinait sous son pull.

Elle leva les yeux sur son visage et observa avidement ses petites rides sur le front, la forme de sa bouche, les cheveux dont elle ne savait pas définir la teinte, sa peau, la couleur de ses yeux. Elle oublia quelques secondes que son ami pouvait la voir en train de regarder. Et tout comprendre. De plus en plus consumée, elle lui tendit la cigarette pour une dernière bouffée. Il la lui prit des doigts. Puis jeta le mégot par la porte qui se refermait doucement. Il se moquait d’elle, un peu. Tu vois, on aurait eu le temps de rester sur le quai. Oui, c’est vrai, souffla-t-elle. Le train repartit.

Une heure plus tard, ils arrivèrent à destination. Les bagages à leur pied, il tendit vers elle le petit paquet un peu déchiré. Pour une dernière. A peine avait-elle saisi une cigarette que la flamme du briquet était devant elle. Elle aimait ce geste tellement vif, précis, maîtrisé. Les paupières baissées, elle posa ses mains sur les siennes en approchant son visage. Elle voulait sentir sa peau.

Ils fumaient tous les trois. Ils se tenaient là, en silence. Fatigués, ils ne parlaient plus. Elle, son ami, et lui. L’ami de son ami.

Les gens pressés, les roues des valises sur le bitume, des éclats de voix dans la nuit. Et les images en tête. Du rouge renversé, l’amertume du chocolat qui fond sous la langue, un pull jeté sur le canapé noir à cinq heures du mat’, le tatouage sur l’épaule, une porte qui se ferme, un lit défait. Sans regret.

Soudain, la voix d’une femme au loin. La réalité la frappa tout à coup. La femme fit un signe de main. Alors son expression à lui changea. Il était un autre homme. Celui de la veille avait disparu avec le mégot qu’il venait juste d’écraser sous son pied. Salaud. Comme il mentait bien.

Un dernier baiser, un dernier mot. Une accolade entre les deux hommes. Il posa sa main sur son épaule à elle, appuya un peu trop fort. A bientôt il lui dit, la regardant sans ciller. Du coin de l’œil, elle voyait l’anneau briller à son doigt.

(cc) Pekka Nikrus

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