fiction

Une visite inattendue (3)

J’ouvre le premier album, sur la page de garde notre faire-part de mariage en bilingue, elle esquisse un sourire, je vois de la fierté sur son visage.

7501523994_58a55a7564_b« Non, Maman, je n’ai pas oublié qui je suis, ni d’où je viens. » Je ne prononce pas ces mots, je les garde pour moi.

On me voit sur différents clichés, heureuse, riant aux éclats, entourée de gens que j’aime, ses parents, sa meilleure amie, mon parrain qu’elle avait choisi, ma sœur, elle arrête son regard sur elle.

- C’est son mari ? Elle est toujours aussi méditerranéenne, ta sœur avec ses magnifiques cheveux noirs et sa peau mate.

- Oui, enfin non, ils ne sont pas mariés mais vivent ensemble depuis une douzaine d’années, ils ont une fille et un emprunt pour encore au moins 15 ans, alors on va dire que c’est tout comme. Tu sais Maman, on n’est plus obligé de se marier. Moi je l’ai fait pour des raisons purement administratives entre économie d’impôts et succession. Je m’en serais bien passée du papier devant le maire.

Amusée, elle se tourne vers moi, son visage reflète une multitude de sentiments que je n’arrive pas à définir. Je regarde la photo de groupe et me tourne vers elle.

- Ils sont morts, Maman, tu le sais ?

Elle hoche la tête.

- Abuelo, Abuela, Martine, Dan, tous ils sont morts. Martine et Dan sont morts de cancers à 4 ans d’intervalle. Abuelo est mort depuis 4 ans et ses derniers mots ont été pour Abuela, il nous a fait jurer de nous occuper d’elle. Elle était atteinte d’Alzheimer, elle lui a survécu 2 ans. Je te rassure, j’ai tenu ma promesse, j’ai tout fait pour qu’elle soit bien jusqu’à la fin. Cette maladie est une véritable merde !

Je la vois me fusiller de ses yeux noirs et je ne peux m’empêcher de rire ! On ne jure pas devant ma mère, on n’est pas grossière, non plus !

- Maman, je n’ai plus 10 ans ! Mon éducation est foutue depuis longtemps ! Si tu entendais mes enfants, tu deviendrais dingue ! D’ailleurs, je leur dis souvent : « Si ma mère vous entendait… » Les enfants d’aujourd’hui ne sont plus comme nous l’étions, de gentils petits soldats obéissants.

Elle rit, je ne connaissais pas ce rire. Le temps s’arrête, je ne me souvenais pas, je ne savais même pas qu’elle en était capable.

- Tu penses réellement que tu étais un gentil petit soldat obéissant ? Ce n’est pas le souvenir que j’ai de toi ! Tu ne manquais jamais une occasion de faire une bêtise ! Je te rappelle tout ce que tu as fait avec ton cousin ? La bataille de talc dans notre chambre à Paris, après le déménagement, la moquette en crachait encore ! Ou la fois, dans la maison de campagne de tes grands-parents, où tu as essayé de faire une lessive dans la baignoire et que tu as terminé dedans, direction l’hôpital tellement tu hurlais à cause de l’adoucissant que tu avais mis ? Les courses folles que tu organisais avec ta sœur dans l’appartement, elle en a eu l’arcade sourcilière et la lèvre fendues… Un gentil petit soldat ? Un petit général, oui, qui savait comment commander ses troupes et mettre en place des plans ingénieux !

- Bien sûr Maman, je n’étais pas un ange ! J’étais juste une enfant et heureusement, non ? Après ton départ, à 10 ans, je me suis retrouvée propulsée chez les adultes, en charge d’une maison, de ma sœur et de mon père ! Évidemment des gens nous aidaient, mais je devais être plus sage, plus obéissante, plus compréhensive que Caroline. J’étais l’aînée et il me fallait assurer ce rôle que j’ai longtemps exécré ! On me répétait souvent que pour ma sœur, il s’agissait d’un véritable drame que vous aviez toujours été si proches toutes les deux, pas comme nous ! Mais moi aussi, j’avais aussi perdu ma mère ! Et même plus, je voyais comment ta disparition avait détruit les autres, il fallait que je comprenne leur peine démesurée… L’innocence de mon âge pensait que je pouvais les consoler…

Je vois le mal que je lui cause, mais ce n’est pas grave, je veux qu’elle aussi ait mal comme moi… Alors je commence à frapper…

- Mais parlons-en, Maman, de nos relations ! M’as-tu réellement aimée comme ta fille ? Tu m’en as toujours voulu de te préférer ta mère… As-tu réfléchi un instant ? C’était normal, j’avais passé les 3 premières années de ma vie avec elle pendant que tu terminais la fac et ensuite parce que tu travaillais… En plus tu veux que je te dise Maman, tu n’avais pas réussi à mettre les limites, tu l’as laissée commettre toutes les erreurs qui ont détruit notre relation. Oui, Maman, tu savais et je le sais ! Elle cachait d’autres vêtements dans les armoires et elle m’habillait pour que je te ressemble, elle a même pris des photos identiques aussi bien les tenues que les endroits et tu as laissé faire sans rien dire… Je sais qu’à l’époque il n’existait pas de livre sur la psychologie infantile, mais franchement tu ne t’es pas dit qu’il y avait un truc qui clochait ? Alors oui, tu lui étais redevable et oui c’était vos parents qui payaient votre appartement et subvenaient à vos besoins, mais toi, la forte tête, tu ne t’es jamais révoltée ? Tu préférais ton confort à moi ? A nous ?

J’ai tout dit d’une traite… Je suis essoufflée et ma tête cogne… Je lui ai fait mal, elle me regarde, mais ne tremble pas. Je sais qu’elle ne s’excusera pas. Je continue…

- Tu sais comme je te l’ai dit avant, je ne t’en veux plus. Tu as fait tes choix et commis tes erreurs, moi aussi je commets des erreurs en tant que mère. Ce qu’il me reste, ce sont des interrogations… Comment toi, cette femme ultra-intelligente, instruite, belle et brillante tu as accepté tout cela sans broncher. Je me souviens de tes colères et de ta froideur, alors pourquoi n’as-tu jamais mis un halte-là à toutes ces dérives ?

Je marque un temps d’arrêt, pour elle et pour moi… En fait même après plus de 30 ans les blessures sont toujours à vif !

(à suivre…)

(cc) Krissy and Dennis

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