Autres

Savoir d’où l’on vient

Ce lundi 25 août 2014, j’étais invitée avec le Chevalier par un de mes anciens voisins, vétéran de la 2e DB, à assister à la commémoration de la Libération de Paris.

3008071883_f4b05dfb4a_o(1)Malgré le fait que je ne sois pas très friande de ce genre de cérémonies un peu pompeuses qui ont tendance à occulter certaines réalités historiques, j’ai été quand même touchée et un peu déstabilisée pour deux raisons : c’était l’anniversaire de mon défunt père, d’une part, et d’autre part, je me suis souvenue que je n’avais reçu aucun témoignage de mon grand-père en tant que résistant.

Résultat : si j’avais l’impression que je n’avais rien à faire en cet endroit dans un premier temps, je me mis à penser par la suite qu’il nous était nécessaire, au Chevalier et à moi, d’être là pour établir le décalage entre certains faits historiques et leur utilisation en politique 70 ans après.

Dans le salon de l’Hôtel de Ville de Paris, où se tenait la réception, parmi les vétérans qui donnaient chacune une version de l’histoire à des gens mi-attentifs, mi-je-m’en-foutistes, j’eus ce dialogue avec le Chevalier :

- Et nous, qu’est-ce qu’on leur racontera, à nos enfants ?

- Bah pas grand-chose, dans la mesure où, à titre personnel, je n’ai quasiment rien vécu d’intéressant.

- Oui, mais tout de même, il faudra leur raconter notre histoire familiale…

- Dans la mesure où je ne sais pas grand-chose de la mienne, et que mes parents ne me disent rien…

J’ai été habituée, dans ma famille maternelle, à ce que l’on se transmette tout jusqu’au moins la 6e ou 7e génération : les chants, les rancœurs, les souvenirs de guerre ou de la mer… Ma grand-mère a 87 ans, et à l’instar de ce qu’a fait ma mère avec mon arrière-grand-mère, nous essayons avec le Chevalier de la faire parler sur tout ce dont elle se souvient et tout ce qu’on lui a transmis.

Par contre, je ne peux pas faire ce genre de choses avec ma famille paternelle, car la parole ne se libère qu’au décès d’une personne (comme ça a été le cas avec mon père récemment). C’est en effet à la mort de mon grand-père que j’ai appris qu’il était résistant, c’est à la mort de ma grand-mère que j’ai appris que mon arrière-grand-père a fait partie de la vague des migrants belges venus en France en 1914, c’est à la mort de mon père que j’en ai davantage appris sur la famille de ma grand-mère.

Je remarque une constante entre la famille du Chevalier et la famille de mon père : pour se fondre dans la masse du nouveau pays, l’histoire personnelle doit se taire. Après tout, en effet, pourquoi parler d’un pays qu’on a voulu/dû quitter pour telle ou telle raison ? Pourquoi remuer la douleur que l’on a vécue et que l’on vit encore ? Pourquoi se souvenir d’un lieu qui a peut-être changé et qui, par conséquent, pourrait ne plus offrir le cadre où l’on s’est épanoui en tant qu’être humain ? C’est ainsi que, pour moi, mon grand-père n’a pas d’existence avant ses 25 ans, date à laquelle il a commencé à fonder une famille et s’installer durablement en France.

J’ai remarqué autre chose quand le Chevalier fait un constat avec ses élèves : en lycée professionnel, il a remarqué que ses élèves les plus motivés, voire les meilleurs, n’étaient pas nés en France. Lorsqu’il a des élèves issus de la deuxième ou troisième génération – il est professeur de lettres et d’histoire –, il remarque qu’ils sont dans un pays de leurs ancêtres fantasmé, voire même qu’ils ont du mal à s’estimer eux-mêmes en tant que citoyens français. Certains d’entre eux vont en vacances voir la famille « au bled », sans pour autant vivre le quotidien de leurs semblables restés au pays. Comment, dans cet état d’esprit, leur parler de l’histoire et de la culture littéraire d’un pays auquel ils n’ont pas le sentiment d’appartenir ?

Au regard de ce que j’ai vécu moi-même, j’estime qu’il est très important de savoir se définir soi-même dans son environnement avant de chercher à savoir d’où l’on vient. La transmission de l’histoire de ma famille maternelle a été d’autant plus aisée que je suis née et que j’ai été élevée là où cette famille est ancrée depuis au moins quatre siècles. Ceci est d’autant plus compliqué lorsque sa famille ne se sent à sa place nulle part, du fait de son déracinement. Comme il n’est pas évident d’écrire une nouvelle page de son histoire quand elle est recouverte par les autres, la solution la plus communément adoptée est d’arracher les pages précédentes. Mais le livre qui sera réalisé aura-t-il le même sens sans ces pages ?

Cette question des origines et de l’histoire familiale devient avec le temps primordiale à mes yeux comme aux yeux du Chevalier. Il y a deux raisons à cela : nous sommes tous deux historiens dans l’âme, et nous resterons indéfiniment fascinés et interrogés par le passé. Mais surtout, nous avons 30 et 31 ans, et nous nous préparons tous deux à construire notre famille. Il nous tient à cœur, à travers le questionnement de nos origines, de transmettre un petit supplément d’âme avec notre patrimoine génétique. Autrement dit, en dehors du fait de me questionner si mes enfants hériteront des mes yeux clairs ou des yeux noisette de leur père, je me questionne de savoir s’ils auront à cœur de respecter leurs ancêtres comme je respecte les miens.

Savoir d’où l’on vient ne permet pas seulement de savoir où l’on va, même si ce but est la vocation première de ce questionnement. Cela permet surtout de savoir qui on est, et plus encore de savoir porter un regard critique et serein sur ce mystère qu’est celui de notre existence.

(cc) Charlie Jobson

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>