Histoires

Une visite inattendue : le début (2)

Indifférente au choc qu’elle vient de provoquer en moi, elle déambule dans mon salon, regarde partout, reconnaît les objets ayant appartenu à ses parents, se penche sur les photos.

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- Ce sont tes enfants ? Ton mari ?

D’une voix sourde, je réponds :

- Oui, ce sont mes enfants. Guillaume a 12 ans et Elisa 8, lui c’est mon ex-mari Olivier, nous sommes séparés.

- Tu as laissé une photo de lui ?

- Maman, c’est une photo de famille, elle a 4 ans, les enfants vivent ici, c’est leur père ! Si tu savais le mal que cela m’a fait quand on m’a obligée à enlever toutes les photos de toi… Je ne veux pas qu’ils vivent la même chose.

- C’est bien, tu agis de manière intelligente.

Elle marque un temps d’arrêt et reprend :

- Je suis désolée pour la peine que je t’ai causée.

La petite fille qui est en moi a envie de hurler, de la frapper en disant : « Quoi, c’est tout ? Tu es désolée ? Tu te moques de moi ? 31 ans, tu reviens et tu penses que ces simples mots vont effacer des années de tristesse et de douleur ? »

Je ne dis rien, la femme que je suis devenue sait comment faire taire cette petite insolente et j’ai tellement envie d’y croire. J’ai même l’impression de voir ses yeux s’embuer. Je n’ai jamais vu ma mère pleurer, elle a toujours été un roc, une force inébranlable, ma mère…

Inconsciente de la bataille qui vient de se mener en moi, elle reprend la parole :

- Raconte-moi, depuis le début…

Les idées tournoient dans ma tête qui commence à me faire mal, le début mais quel début ?

- Mais, je ne peux pas commencer par le début, Maman, j’ai effacé mon enfance, il le fallait pour survivre à l’âge adulte… Si tu savais comme ça a été difficile pour Caroline et moi quand tu es partie. Tu nous as laissées seules avec un homme qui avait perdu le contrôle. Caroline avait 6 ans et moi presque 10, nous n’étions que des enfants, nous ne pouvions pas gérer sa douleur, ni celle de ta mère, inconsolable. Grandir en silence dans le respect du manque et du deuil des autres, c’est tout ce qu’il nous restait. Parce que nous, tout le monde s’en fichait. Nous n’étions que 2 petites filles, nous allions grandir, avoir une vie, devenir des femmes, on nous l’a souvent répété. Mais, Maman, comment peut-on grandir sans enfance ?

Elle est droite face à moi, elle ne cille pas, ne me prend pas dans ses bras, elle me regarde, ses yeux me détaillent, me découvrent parce qu’ils ne connaissent pas cette femme assise devant eux. Elle veut dire quelque chose, mais je l’arrête.

- Maman, je ne t’en veux pas ou plus, je n’ai pas envie de t’adresser des reproches, tu as dit que nous avions peu de temps, mais combien ? Tu m’as tellement manqué. J’ai tant de choses à te dire, je voudrais que tu m’aides dans mes interrogations, dans mes relations avec mes enfants, avec les autres, que tu répondes à mes questions sur la vie. Maman, asseyons-nous, essayons, je ne sais pas quoi, mais essayons, s’il te plaît, Maman, j’ai besoin de toi.

- Tu sais, je ne suis pas sûre de pouvoir t’aider, tu es une femme, tu as accompli beaucoup de choses en mon absence et puis comme tu le disais, ça fait si longtemps.

Elle respire doucement et revient vers son sujet de départ :

- Dis-moi, tu t’es mariée à quel âge ?

- Je me suis mariée à 28 ans, cela faisait 2 ans qu’Olivier et moi vivions ensemble dont un au Luxembourg. J’ai vécu 11 ans là-bas, mes enfants y sont nés.

J’annonce ces réponses comme une leçon apprise par cœur, aucune émotion en les évoquant, sa présence ayant tout balayé. Elle, toujours aussi calme et déterminée :

- Donne-moi plus de détails sur ta rencontre avec lui, si tu veux que je t’aide, je dois comprendre.

- Nous nous sommes rencontrés au boulot. La première fois que je l’ai vu c’est parce qu’il venait d’envoyer balader une porte et que j’étais juste derrière. Quand j’ai vu ce type de presque 2m., j’ai eu un choc, il avançait d’un pas sûr, il avait l’air tellement fort.

Elle sourit, elle connaît ce sentiment, peut-être l’a-t-elle éprouvé pour mon père.

Je profite de cet instant pour me lever et me diriger vers l’armoire où sont rangés nos albums photo. Je prends celui de notre mariage et celui de la naissance de chacun des enfants. Je reviens m’installer près d’elle, elle n’a pas bougé, elle me suit des yeux.

… à suivre…

Relire Une visite inattendue : un matin comme tous les autres (1)

(cc) Seyed Mostafa Zamani

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