Humeurs

L’usure

Tu me dis que je ris trop fort. Que je ne sais pas me comporter en public. Que je ne devrais pas boire autant. Que je suis qu’une sale gamine. Que je ne sais pas ce que c’est que la souffrance, étant donné que je vis au pays des Bisounours. Que je suis une irresponsable. Que je ne sais pas ranger correctement mes affaires. Que je suis indigne du rang de mon mec. Que je tiens des propos totalement incohérents. Que je ne sais pas contrôler mes émotions. Que je ne sais répondre qu’en grognant.

usure

Je vais te dire une chose : je suis usée. Je suis condamnée à vivre éternellement dans le contrôle de mes faits et gestes, parce que, vois-tu, je suis consciente qu’il suffit d’une étincelle pour que je parte en live. Seulement, mon état veut qu’à partir d’un moment, je n’arrive plus à me contrôler. Mais je ne sais ni quand, ni où ça peut arriver. Ceux qui me connaissent réellement (bisous, je vous aime) font avec depuis ma plus tendre enfance, et je sais que c’est tout aussi lourd à vivre pour eux.

Tu dis que je suis mal éduquée. Jusqu’à preuve du contraire, ce dont je souffre n’a rien à voir avec l’éducation. Bien au contraire, mon éducation a été excellente, parce que j’aurais pu terminer bien plus bas. Je suis de ces personnes pour lesquelles dire « bonjour » est déjà un obstacle en soi. Ce n’est pas de la faute de ma mère, c’est juste qu’il y a des moments où mon cerveau ne percute pas. Et sans le concours de ma famille, de mes amis, j’aurais pu ne jamais ouvrir la bouche pour parler.

Il paraît que tout glisse sur moi : les critiques, les insultes, etc. Sauf que je fais bien en sorte qu’on ne me voit pas pleurer dans mon lit, au bureau, dans les toilettes, en voiture… parce que tout ça m’affecte. Terriblement. J’ai l’impression de faire des efforts pour être présentable, et que tout ça ne sert à rien. Je sais que, si je me comportais réellement naturellement en dehors d’un cercle très restreint, je pourrais dire adieu à toute vie sociale et on me placerait directement dans un institut avec plein de super copains ^^. Déjà que l’on me reprochait d’être pédante quand j’étais plus jeune…

A force de chanter, de rire fort et de raconter des trucs dégueulasses, je passe facilement pour une demeurée. Jusqu’à preuve du contraire, je ne disserte pas sur un banc avec des vieilles sur une boîte de chocolats et on ne m’a jamais dit Cours, Giovanna, cours ! Mais j’avoue, je fais mon petit effet chez le commerçant de proximité quand je lui calcule en 2 secondes la monnaie qu’il a à me rendre. Que je sois dans cet état ne veut pas dire que je ne suis pas consciente de mon état. Moi-même, j’ai très honte quand je me paie l’affiche, et j’ai d’autant plus honte qu’on m’en fait la remarque. Remarque, t’as bien de la chance que je n’aie pas de répartie, parce que cela pourrait s’avérer violent.

Si je ne réponds pas quand on m’engueule, c’est parce que je suis une éponge émotionnelle. Je ne sais pas encaisser la violence ou la colère. Par conséquent, ma mâchoire se bloque et je ne peux plus parler. Cela me fait la même chose quand je vois un film au cinéma, quand j’échange un premier baiser et que je ressens quelque chose de fort… Cela est très handicapant quand on m’envoie une vanne ou qu’on m’adresse un reproche. Résultat : j’ai l’impression de ne jamais prendre l’occasion de m’expliquer sur mes propos, alors que ce serait bénéfique à tout le monde, surtout à moi.

Savoir argumenter, m’expliquer, voilà ce que j’aimerais. Et non pas fuir, ou grommeler, ou raccrocher à la gueule parce que j’ai juste envie de frapper mon interlocuteur avec une pelle. Dire « merde » avec courtoisie, voilà ce qui me manque. Les accusations d’irresponsabilité et de non-éducation, je m’en contrecarre, dans la mesure où j’ai la vie que je mène et où je sais que le niveau de décence varie selon le milieu que l’on fréquente. Mais le fait de me retrouver très bête quand on m’en fait le reproche, c’est ce qui me tue. Ca donne l’impression aux gens que je suis un punching-ball humain, et clairement, ça me fait chier.

Donc toi qui me fais le reproche sur mon état, mon comportement, mes propos, etc., je te laisse une heure avec une non-compréhension des codes sociaux et l’impossibilité de te défendre face à une agression, et je te rajoute en plus la possibilité que ton cerveau se déconnecte de la situation que tu vis (c’est super sympa quand tu conduis). Tu vois ? C’est usant. Excuse-moi donc d’être juste usée de la vie à 31 ans.

(cc) Matt Katzenberger

2 Responses to “L’usure”

  • C’est un texte vraiment touchant. Vraiment.

  • Mademoiselle Coeur

    Wouah, quel coup de gueule!! C’est clair que ce doit être usant. mais continues d’être toi, reste tolérante envers toi; car dans tes propos, une chose est sûr et c’est pas donné à tout le monde, c’est que tu as une bonne connaissance de toi… C’est ta force.

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