Histoires

L’Absence

C’était il y a onze ans, onze mois et un jour, plus d’une centaine de milliers d’heures, et je te parle toujours comme si c’était hier. Comme si tu étais là, présent en face de moi, je te raconte mes malheurs, mes joies, je te demande ton avis, et je recueille dans le vide mes propres conseils. Je déteste cette période de l’année, je te cherche partout, mes souvenirs renaissent, tu es encore plus présent, on arrive bientôt à la date butoir, celle qui rythme chacune de mes années.

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Tu as vu, le monde continue de tourner, la vie avance, ma vie, entre autres, j’ai vécu, survécu, je me charge de ce que tu as abandonné, ici tout va bien je crois, il paraît que je te ressemble, et on a peur que je devienne comme toi, que mon corps prenne la forme du tien, au fond, que redoute-t-on si ce n’est ton image dans ce que je pourrais devenir…

On m’a raconté ta douleur et je ne peux m’empêcher de pleurer chaque fois que j’y pense. Ces moments sont bien les seuls où j’autorise la souffrance à prendre le dessus ; c’est un fait, j’aime laisser couler les larmes lorsque je pense à toi. Est-ce cette tristesse infinie que je traine depuis mes tendres années qui a fait ce que je suis ? Si tout cela n’avait pas eu lieu, aurais-je autant de pouvoir dans ma vie ? Serais-je la femme résistante que je suis à présent ?

Le sang de ton silence coule dans mes veines, à chaque décision prise mon esprit interroge le tien ; j’aurais préféré que tu sois là pour me protéger, pour m’aider à marcher, pour pouvoir te raconter ces déboires que je me force à coucher sur le papier à défaut d’en parler aux autres ; tu as forgé mon caractère secret, ce mystère qui m’entoure je le tiens de la solitude dans laquelle tu m’as plongée.

Chaque année c’est le même rituel, je repasse en boucle les musiques que nous écoutions ensemble, de celles que tu détestais, à celles que tu connaissais pas cœur. Douce France en note de chœur. Accrochée à mes écouteurs, les vieux CD que j’ai récupéré il y a des siècles passent en boucle, tout est doux à mes oreilles, chaque chanson est teintée de ton absence, celle qui m’a fait grandir, mûrir, celle qui m’a détruite.

Je n’oublierai jamais l’heure, ni la date, ce coup de poignard dans le cœur. Comme je regrette d’avoir posé la question ce soir là, comme je m’en veux d’avoir réclamé la phrase qui sonna le glas, j’entends encore les mots exacts de l’échange, je demande de tes nouvelles, et on m’annonce que tu es mort.

(cc) Michelle Robinson

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