Coeur

La Décadence

J’ai perdu tout contrôle de mon corps. A droite, à gauche, après des années d’abstinence, des années dans une prison sans fenêtre, où ma seule distraction se résumait à lire, écrire et écouter le bruit du vide en attendant que l’ombre rentre, saoule, qu’elle se couche à côté de moi, imbibée d’alcool, l’ombre.

la décadenceTrois ans, sans arrêt on me demande comment j’ai pu subir ça pendant trois ans. Ne plus porter de robes, de jupes, de talons, ne plus mettre de rouge à lèvres, attacher ses cheveux en bataille, ne plus manger, trop manger, ne pas boire, ne pas sortir, attendre, sans arrêt attendre, se forcer, cuisiner, repasser, pleurer, hurler, se battre, encore se battre, toujours se battre. Trois ans, sans eau, sans pain, sèche, les joues salées, ces traces sur mes poignets.

Trois ans, vivre sous les coups de l’ombre, son oppression, sa méprise, ses ordres, ne pas rire, ne pas sourire, surtout ne pas sourire, ne pas être heureuse en compagnie des autres, ne pas parler, ne pas avouer, ne pas blâmer, et puis défendre, comme le syndrome de Stockholm, défendre l’ignoble, la brûlure, la souffrance, défendre par amour, par peur, par défi. Et être brisée, éteinte, maigre, grosse, laide, blanche, pâle, cernée, bouffie de pleures et de douleur.

Trois ans à regarder le même plafond, à attendre près d’un téléphone qui ne sonnait jamais, attendre à l’aéroport pour rien, 2 fois sur 3, attendre le bruit de la clé dans la serrure, planquée sous la couette et faire semblant de dormir, pour ne pas subir les assauts d’une chair qui sent le vin et la bière. Et même à des milliers de kilomètres, la soumission totale, la terreur. Toutes les larmes, de tout mon corps. Trois ans de vide. Gâchis.

Et puis j’ai tout plaqué, du jour au lendemain, mon corps ballant allait s’en remettre, trop vite, bien trop vite. J’ai perdu pied, toute cette liberté d’un coup, tout ce monde autour qui avait continué à vivre de mon coma. L’alcool trop fort, la musique, les gens, si vivants. Je tourne sans fin au gré des lumières de la boîte de nuit, champagne. On m’attrape, on m’enserre, toutes les fois c’est la même chose, de ce corps que je ne maîtrise plus tout à fait, mais qui donne des idées, mes courbes que j’aime, que je chéris, mes cheveux que j’ai enfin pu couper, mes lèvres rouges, mes yeux qui brillent enfin de vie…

Je sais l’effet que je fais. Et ces soirs où mon être se démène de devoir exister, dans l’insolence fragile, le souffle court de désir acharné, j’exulte de toutes mes forces. Je n’ai rien à promettre, je veux juste m’amuser, je me perds, tout va trop vite, je ne recule plus, jamais, déterminée. Je fais semblant de ne rien penser, de ne rien ressentir, de ne pas avoir mal. Mon corps est cette chose qui m’échappe totalement. Et pourtant je ne me suis jamais sentie aussi belle.

Finalement, me relever.

(cc) Kevin Dooley

6 Responses to “La Décadence”

  • Je suis triste d’être passée à côté de cet article. Il est vraiment très beau, ChaT. Profite de ta déca-danse à présent, ne te pose plus tant de questions… La vie est faite pour ça. <3

  • ChaT… Je ne connais pas le type de relation que tu entretenais, ni même ce qu’il s’y passait concrètement, mais il me vient une question. Dirais-tu que c’était un pervers narcissique ? Parce que la description terrifiante que tu en fais semble correspondre… Ne te sens pas obligée de répondre, je ne vois que trop bien la souffrance qui a été la tienne…

  • On peut certainement appeler ça comme ça.

  • oui, effectivement la description que tu en fais rappelle celle d’un pervers narcissique. ton texte est dur à lire, on imagine cette souffrance… Courage pour la suite, pour ces moments où on se relève :)

  • Magnifique article. Juste, poignant, loin du mélodrame et proche de la vérité crue. Belle plume, très belle plume, texte à la tristesse poignante mais qui heureusement fini par une renaissance.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>