Histoires

Prescription

Les Anges, c’était le nom du cauchemar. École simple, catholique aux mœurs plutôt négligées et à la directrice aveugle. Jeudi matin, musique. Jeudi matin, chant et puis ses mains. Jeudi matin Patrick. Jeudi matin, ce mec, ma peur panique.

prescription

La cage d’escalier était devenue un enfer, surtout quand j’y étais en jupe. J’étais tout le temps en jupe, le jeudi. C’est pas ma faute, c’est le jour de la jupe. Par oubli, par défiance. Je ne sais pas. On ne laisse pas des gosses de 8 ans remonter deux étages seuls, question d’assurance, on pourrait tomber. D’ailleurs, il aurait pu me faire tomber, me suspendant à bout de bras, laissant bien 5 à 6 mètres en dessous moi. Tout avait commencé comme ça. Me foutre la trouille pour que je ne dise plus rien, je feignais la méfiance en riant niaisement, mais j’étais innocente et si je n’avais rien dit, c’était plus par honte que par pari.

Je plongeais dans l’inconnu en croisant son regard, sa moustache à la con et ses airs goguenards. Il nous fourrait à JJG et les autres l’ignoraient. Un jour, je me suis quand même posé la question : qu’est-ce qu’il me veut au fond ?! Il ne pendait que moi par les mollets, ses mains se baladaient parfois au détour d’un regard, toute son attention sur moi. Ce que mes camarades appelaient chouchouterie, je la nommerais ignominie. J’ai passé l’âge de croire qu’il m’aimait bien. J’l’ai passé quand à sa camionnette il m’a présentée.

16 heures du printemps, CM2 il était temps ! (1 an et demi que tu me suis, il fallait bien un jour que les choses aillent plus loin, sombre crétin.) Mais n’allons pas trop vite. Restons le niveau au dessous, créons les liens. CM1, 8 ans d’âge et dans une cage, pâle jeu de mot, vieux salaud. Tout le monde l’adore, il faut dire qu’il était fort ! Il n’était jamais en tord.

J’ai quand même dit à mes parents que cette enflure me balançait au dessus des marches de la sacro sainte trinité. Ce n’était définitivement pas la bonne chose à faire, j’aurais peut-être dû me taire. Madame la directrice n’en croyait mot et dans l’histoire, petite menteuse, c’était à moi qu’elle avait dit d’aller s’faire voir. Quand bien même j’étais soutenue par quatre ou cinq élèves, par leurs parents évidemment, rien n’a été fait, il l’a gardé son cours de musique ce timbré. Fin d’année entre divisions à l’étude où j’avais été casée sur une table toute seule par la surveillante, amie de ce cher P, et poèmes à lui réciter (mais P, tu croyais quoi ?! Que t’aurais mon silence comme ça ?).

Nouvelle rentrée, nouvelle classe, mais le Jeudi était resté. Premiers cours dans le calme de ses approches, peut-être qu’il avait compris, que cette fois ce serait différent. A la hâte d’une trêve, j’ai commencé doucement à ne plus appréhender les Djembés et les guitares. Mal m’en a pris. Puisque doublement il m’a surprise. Les coups dans l’dos se répétaient pendant qu’il agitait ses doigts sous mon nez. Non, il ne m’a plus touchée. Jusqu’au printemps du moins (A quoi je pensais !?), il faisait chaud encore cette année, les robes sont arrivées avec les premières gaietés ! Volants qu’il pouvait soulever, si je ne courais pas trop vite, il pouvait me rattraper. Trouillarde j’ai été, je ne voulais plus d’un scandale et d’histoires déplacées. Il le savait, il avait toujours raison, et les pions de son côté. Il a joué cartes sur table quand il a voulu m’embarquer.

Ces étranges mensonges, mes songes. Tant pis. Il aurait essayé puis, réussi. « Je bosse dans ce garage » m’annonça-t-il fièrement avant de me saisir le bras avec une brutalité soudaine. « Viens voir mon camion, il est beau, il est mignon ».

Naïve.

Ton camion, il existe bel et bien, tes mains aussi galopin. Dans l’garage où l’on ne t’a jamais vu, tu l’avais bien tournée ton histoire espèce de mec tordu. Et même si j’ai couru ce jour là, si dans ce garage inventé je ne t’ai plus revu, si je n’ai plus parcouru cette rue et ignoré tes regards et tes mots incongrus, tu m’auras eue monstre. Tu auras eu mon enfance, mes rêves. Même quand j’étais chez moi, tu m’observais, du huitième étage je te voyais, parfois tu me faisais coucou, et pour tes clins d’œil je t’aurais tordu le coup.

Je te retrouverai, tu as piqué mon adolescence. Même si un jour tu as disparu, accusé peut-être encore par un enfant que tu auras baisé à tord. Je sais très bien où tu te caches. Et si un jour je te vois, si je commets cet exploit, je vengerai mon corps, ma tête et je tuerai tes envies effrénées. Saint Patrick tu n’auras pas volé que je t’arrache le cœur pour te le faire bouffer.

(cc) Christophe Surman

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