Humeurs

Mon adulescence

La première fois que je me suis mise à vivre sans ma mère, j’avais 17 ans. C’était en octobre 2000, je venais de passer le bac L et je m’installais dans un studio de résidence CROUS à 80 kms de la maison familiale. Encore heureux, ma sœur et moi étudions dans la même ville, par conséquent, au début de ce que je peux considérer comme mon adulescence, j’avais encore un ersatz de maman dans les parages. Aujourd’hui, à 31 ans, avec ce qui m’arrive, je considère que cette période de 14 ans prend fin.

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Que s’est-il passé durant ces 14 ans d’adulescence ? J’ai étudié, j’ai douté, j’ai été au chômage, mes parents se sont séparés, j’ai vu des morts révoltantes, j’ai aimé, je me suis séparé, j’ai souffert, j’ai gagné, j’ai perdu. J’ai appris. J’apprends encore, parfois dans la souffrance, mais j’ai l’impression d’assimiler plus vite et davantage. Alors oui, mon côté enfant rebelle est encore visible quand je me révolte contre le prêt à penser : en gros, pourquoi faire de grands discours sur la société si c’est pour dire totalement le contraire au regard de son expérience de vie des années plus tard ?

J’ai 31 ans et j’ai maintenant tous les aspects de la « respectabilité » aux yeux de la société : j’ai un CDI et je paie des impôts, je m’apprête à m’endetter sur 15 ans pour acquérir mon bien immobilier, je prépare mon mariage, j’ai de moins en moins d’amis. C’est bon, on a le compte, je suis adulte. Ce que la plupart de mes amis d’enfance ont fait entre 25 et 28 ans, ce que la plupart des personnes que j’ai rencontrées à Paris ont du mal à accomplir, je le fais maintenant. Pour une bonne partie de ceux qui me connaissent IRL, j’ai connu une évolution rapide, voire inquiétante – qui achète un bien immobilier avec une autre personne au bout d’à peine 6 mois ? –, mais justement, mon adulescence a permis cette évolution rapide sans que, au final, je doute sur le bien-fondé de ce que je fais.

Et là, je me pose des questions auxquelles je vais répondre par la suite : comment se fait-il que mon adulescence ait duré 14 ans ? N’aurais-je pas pu devenir adulte avant ? Voire, suis-je vraiment sortie de l’adulescence ? Pour répondre à ces questions il faut savoir distinguer différents points de vue : la place que j’ai moi-même pour la société, et mon ressenti par rapport à mon évolution personnelle.

Comment se fait-il que mon adulescence ait duré 14 ans ?

L’adulescence est quand même une période bénie des dieux : elle peut se vivre, finalement, à tout âge. Il suffit d’avoir l’esprit assez libre pour accepter de faire des expériences qui changeront à jamais notre vision du monde, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Malheureusement, passé un certain âge – 35 ans, disons –, être dans les affres de l’adulescence reste tout de même un signe d’immaturité aux yeux de la société. On a beau avoir son travail, sa petite vie, si on n’est pas casé et/ou avec des gosses et/ou propriétaire, il devient de plus en plus difficile de la part des autres de vous accorder du crédit.

Parfois, on en vient à faire n’importe quoi pour quitter l’adulescence : épouser un con, accepter un job minable, se presser pour faire des gosses qu’on ne sera pas apte à élever dans l’état d’esprit du moment, se planquer dans un placard à balais parce qu’on vit chez ses parents à 30 ans… Tout cela pour vous dire à quel point, même en 2014, il est socialement très mal vu de mettre du temps à vivre sa jeunesse.

Malgré tout, même si la période entre le moment où j’ai quitté ma mère pour la première fois et celle où je suis devenue propriétaire à mon tour a duré 14 ans, ce n’est pas pour autant que j’ai flâné : certes, dans ces 14 ans, il faut compter 7 ans d’université et 6 ans de carrière, mais les réalités économiques et sociales inhérentes à la vie étudiante, puis à la vie parisienne – tu sors trop, tu rencontres trop de gens, résultat, tu passes à côté de LA personne, t’as pas beaucoup de thunes pour te permettre de te stabiliser, etc. – ont fait que j’ai mis du temps à acquérir assez d’expérience de la vie pour me sentir adulte. Mais je suis sûre d’une chose : le choix de vie que je fais actuellement, j’aurai du mal à le regretter, puisque j’ai pris le temps de vivre auparavant.

N’aurais-je pas pu devenir adulte avant ?

Entre 17 et 31 ans, j’ai pourtant eu de multiples occasions de devenir ce que je suis devenue :

- J’aurais pu devenir adulte à 19 ans, lorsque j’ai connu mes premiers gros échecs personnels (je foire ma 2e année de DEUG d’histoire-géo, j’ai du mal avec le permis). C’est également le moment où je vis deux deuils extrêmement lourds – celui de mon innocence salie et celui, plus grave, de mon cousin. Mais je ne deviens pas adulte à ce moment-là, je développe juste un état dépressif durant 5 ans qui me maintient dans un état de faiblesse.

- J’aurais pu devenir adulte à 23 ans, lorsque j’ai fini mes études d’histoire. Je deviens chômeuse pendant un an, je m’occupe de mon père dépressif, mais je n’ai, finalement, aucune perspective d’avenir, du moins dans la fonction publique dont je tente les concours. A ce moment-là, je décide de faire ma première thérapie à titre personnel (que j’avorte très vite) et, peu à peu, je suis telle un papillon qui sort du cocon. Malgré une euphorie retrouvée, je ne deviens pas adulte à ce moment-là, car je dois encore dépendre de ma mère pour réaliser mon véritable projet d’avenir.

- J’aurais pu devenir adulte à 25 ans, lorsque je suis arrivée à Paris. C’est à ce moment-là que j’ai quitté ma mère définitivement – cela lui a permis de prendre une décision lourde, mais salvatrice –, je signe mon CDI, je rencontre mon premier compagnon, et j’ai l’impression que tout est possible. Malheureusement, je ne deviens pas adulte à ce moment-là : il a fallu que j’apprenne la réalité du monde professionnel et à quel point je pouvais souffrir et faire souffrir par amour.

La vérité, c’est que je suis devenue adulte à 30 ans. Plusieurs choses, encore une fois, se sont conjuguées : mon accident de voiture, puis celui de ma sœur, m’ont fait remonter tous mes traumatismes enfouis. Il a fallu que je règle ça une bonne fois pour toutes. J’en suis encore à régler ces choses – je savais que ça allait être long –, mais j’ai évolué comme jamais je n’aurais pu évoluer sans une aide extérieure. Plus encore, ces accidents m’ont fait prendre conscience de la gravité du problème que je développe depuis toujours et qui affecte mes relations aux autres. Evidemment, j’ai perdu des liens dans cette histoire, mais la vérité est que je me sens plus libre et plus audacieuse.

Suis-je vraiment sortie de l’adulescence ?

Si j’étais fataliste – et je le suis devenue, à mon grand regret –, je dirais qu’intrinsèquement, à cause d’une grille de lecture différente de la société, je suis condamnée à rester à l’état d’enfant, voire d’adolescent, du moins sur le plan émotionnel. Mais la grande victoire qui m’a menée à me voir comme une adulte est justement d’avoir su dépasser une fatalité qui aurait pu devenir un handicap : je n’aurais pas pu travailler, gérer ma vie, prendre de lourdes décisions, interagir avec d’autres personnes, aimer l’autre plus que moi-même. Et de ça, je suis p*tain de fière.

Malgré tout, il y a des choses que je regretterai un jour de mon adulescence : la folie, l’insouciance, le fait de ne pas rendre de compte sur ma vie. J’ai désormais à rendre des comptes à l’homme qui deviendra mon mari, à mon banquier, à mes patrons – maintenant que j’en suis à donner des ordres sur une partie de projet où je me sens libre pour la première fois, so exciting ! –, à ma famille – celle qui existe et celle qui existera… J’en suis encore à tout peser sur la balance et à regretter la vie que je quitte peu à peu. Mais ce n’est rien à côté de ce qui m’attend : plus de stress, mais beaucoup plus de satisfaction à prendre à titre personnel.

Ce n’est pas le moment pour moi de regretter les 14 années que je viens de passer, ni même d’en être nostalgique plus tard. Ces années m’ont aidé à m’émanciper et à devenir ce que je suis. Maintenant, il est temps de passer à quelque chose de tout aussi riche, de tout aussi prenant émotionnellement, en prenant en compte tout ce que j’ai appris.

(cc) Tim RT

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