Histoires

38,7° en Septembre

J’avais le front brûlant. La peau humide, le corps chaud, tremblant, fébrile. Ma nuque était trempée. Sous la couette, j’étais moite. Ça faisait plusieurs heures, plusieurs jours, plusieurs nuits. Ça n’avait rien d’érotique. J’aurais préféré.

maladie

Le thermomètre rose bonbon que j’avais acheté pour l’occasion indiquait 39 quelque chose. 39,5 peut-être. Il était 23h. On était en Septembre. Ce soir-là, persuadée que c’était la fin et qu’il allait sortir de la fumée de mon crâne, ou bien exploser qui sait, j’ai décroché le combiné de mon petit téléphone gris. Au bout du fil, j’ai eu un monsieur plutôt gentil mais un peu désolé m’expliquant qu’il fallait juste que je fasse retomber la fièvre, que je boive beaucoup d’eau et que je devrais consulter le lendemain matin.

Dans la nuit, je me suis réveillée. J’ai sorti une main de dessous les draps et à tâtons je cherchais le réveil. Les draps étaient trempés. Une mèche de cheveux était collée sur ma tempe. Le front glacé, je vis qu’il était 2h du matin. Comme la nuit précédente. Et comme celle d’avant. Et celle d’avant encore. Je suis restée repliée sur moi-même pendant une heure je crois, et puis j’ai fini par me rendormir je ne sais plus bien comment. D’épuisement.

Médecin, hôpital, antalgique, fatigue, analyse, labo, garrot, insomnie. Quelques jours plus tard, je décidais de migrer et d’aller consulter un autre avis de l’autre côté de la frontière.

Là-bas, j’ai été le cas mystère du mois du Service des maladies tropicales des Hôpitaux Universitaires de Genève, c’est le Professeur qui me l’a dit quand il s’est déplacé pour voir ma trombine. Je faisais partie de la dizaine de patients de l’année pour lesquels on ne sait pas. Alors on fait par élimination. On fait tous les examens, on étudie de près, on croise les informations, on cherche, on ausculte. Et moi, pendant ce temps, j’attends, j’attends. J’attends. Et j’avale des antalgiques.

Et puis un jour, la fièvre a baissé. Les pics se sont espacés. Les nuits se sont rallongées. Les journées se sont faites plus douces. J’ai recommencé à sortir, pour faire deux trois courses, recommencé à sentir le goût du vent et de l’air frais sur ma peau. Une heure, parfois plus, mais jamais trop, j’étais encore fatiguée. Que c’était bon.

Mes résultats n’auront pas été envoyés aux Etats-Unis ou en Australie parce que je remontais la pente. Ma célébrité s’est donc arrêtée là, c’était déjà bien suffisant d’être l’énigme du mois à Genève. Un virus, m’a-t-on dit. Un simple virus qui donne une fièvre pendant des semaines. Ça existe mais on ne le choppe jamais ce virus. Sauf si le corps est déglingué. Comme le mien l’avait été pendant ce voyage par les images de la rue qui m’avait sans doute trop bouleversée pour que mon corps tienne le coup.

J’ai guéri juste à temps pour l’été indien. Octobre déjà. J’ai recommencé à recevoir des fiches de paye qui indiquaient plus que les indemnités maladies dans la case du bas. Ça faisait 2 mois que j’étais rentrée de mon voyage là-bas, ce pays plein de couleurs. 2 mois que je soignais les unes après les autres ces petites saloperies qui étaient venues se nicher dans mon corps. J’ai recommencé à manger. Qu’est-ce que j’avais faim. Des fringales insatiables. Je ne m’arrêtais plus.

J’avais des envies de tout. De lire un livre, de marcher en ville, de sauter dans un train, de sentir l’air frais sur mes joues, de voir mes amis, de rire, de pleurer, de dormir, de prendre un bain.

Je me suis promise de ne pas oublier, jamais. J’ai recommencé à sortir, à mettre du noir sur mes yeux, mettre une bague ou deux. Ou non, plutôt un collier. Des petits riens mais c’était toute ma vie qui reprenait. La vie des autres avait continué. La mienne s’était arrêtée. Figée sur un calendrier corné dont je tournais les pages jour après jour. Cette année-là, j’ai vécu Septembre derrière ce petit calendrier. La vie a repris et j’ai fini par oublier, un peu. Un jour, j’ai même rallumé une cigarette. Je m’étais promise pourtant. Toujours penser à ma santé. Mais c’est comme ça que j’ai su, avec cette cigarette allumée négligemment, la fumée qui s’échappait de mes lèvres, la saveur âcre, le petit plaisir coupable, c’est là que j’ai su que j’étais guérie. J’étais redevenue légère.

Parfois, je repense. A ce petit picotement au creux du ventre devant les feuilles d’analyse qu’on ne comprend pas. Je repense. A la dixième aiguille et au dixième garrot pour la dixième prise de sang. Aux urgences un soir à Paris. Au visage de mon amie. A la salle d’attente du service à Genève. A mes jambes qui ne me portent plus. A cette pensée furtive et d’une violence inouïe. Et si… Et si j’étais vraiment malade ? Cette pensée que ma vie pourrait bien basculer tout à coup. Je repense à ce petit tressaillement, juste un instant, une seconde peut-être. Une seconde infinie où j’ai pensé que peut-être, oui peut-être, cette fièvre n’est que le début, que je vais y laisser ma peau.

Je repense à ce moment aussi où j’ai voulu entendre le pire de la bouche du médecin. Parce que le pire, c’est de ne pas savoir. Alors il y a ce moment où on veut juste savoir, et tant pis si c’est grave. Tant pis. On ne m’a jamais prononcé ces mots. On ne m’a jamais rien annoncé. Juste un sourire, un magnifique sourire du médecin le dernier jour. Il faisait beau ce jour-là, je me souviens. C’était la fin. J’ai eu beaucoup de chance.

(cc) Lauren Treece

7 Responses to “38,7° en Septembre”

  • On ne s’en rend compte que quand ça va mieux, parce qu’effectivement quand ça va pas, c’est l’antichambre de l’enfer ! Je suis contente que ça aille mieux ma poulette. Prends bien soin de toi ! (Et c’est pas une cigarette une fois ou deux qui va te tuer, va !)

  • D’abord, je trouve ton texte superbement écrit. Fin, sensible, tout en retenue. Intime. Beau. Ce n’est pas la première fois que je le constate et m’en régale. ;-)

    Ensuite, je suis heureux que ton corps ait pu évacuer cette saleté.

    Enfin, une question me brûle les lèvres, évidemment: comme tu le soulignes, dans la continuité de beaucoup de grands docteurs: la maladie n’est pas grand chose sans son hôte, néanmoins, dans quel pays es-tu allée pour attraper cette horreur? (Ne te sens pas obligée de répondre, ce serait plutôt de la mauvaise pub, mais bon, j’aimerai savoir quand même… :-p )

  • Avatar de
    ChaT

    Très joli texte en effet, vrai et sincère.

  • D’abord merci à vous trois, Rose H, Kwelet, ChaT pour vos commentaires.
    Ensuite, je réponds à ta question Kwelet : Je revenais d’Inde. (Le mois dont je parle était Septembre 2012, mais je n’avais jamais pensé ou voulu écrire sur ça depuis tout ce temps) J’y avais passé 3 semaines. Je pense que c’est que la maladie et la durée ont été du même niveau que ce j’ai ressenti là-bas,la manière dont j’ai vécu ce voyage. Ça a été une expérience difficile, mon corps s’est exprimé une fois revenue …

  • Très joli texte ! Et tellement vrai ! Quand on est au plus mal, on voudrait juste savoir ce que l’on a. On n’est pas en état de relativiser, on préférerait apprendre qu’on a quelque chose de grave plutôt que de rester dans l’ignorance.
    Et ceux sont ensuite des petits gestes faussement futiles comme le fait d’avoir la force de choisir un bijou le matin pour la journée qui accompagnent réellement notre retour à la surface.
    Je suis heureuse que tu te sois sortie de cet enfer.

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