Humeurs

Féminisme de salon

Ce jeudi 20 février 2014 est décédée Antoinette Fouque, essayiste, psychanalyste et surtout militante au sein du Mouvement de Libération des Femmes, dont elle déposa le sigle (MLF) à l’Institut National de la Propriété Intellectuelle en 1978. Bien qu’elle ait fondé en lien avec le mouvement la « Librairie des femmes », j’ai trouvé ça gonflé, car c’est comme si elle s’en attribuait la maternité du mouvement, voire même du féminisme dans sa globalité en France. D’ailleurs, ce sentiment se ressent dans toutes les nécrologies qui ont été faites d’elle ce week-end.

Et justement, ce qui me plaît, c’est qu’une bonne partie des nécrologies faites ne sont pas des odes cire-pompes à « celle qui a tant fait pour l’émancipation des femmes en France ». Beaucoup de témoignages et de comptes rendus journalistiques font état d’une profiteuse et surtout d’une femme qui voulait tirer la couverture à elle. Cela ressemble fortement à une querelle de clochers, tant on voit, 45 ans après mai 68, à quel point le féminisme peut s’avérer au final protéiforme et ne se réclamant pas seulement du seul héritage du MLF.

En ce qui me concerne, j’ai toujours eu des difficultés avec les mouvements féministes, même ceux qui me sont contemporains. J’en viens même à me demander la véritable utilité de Najat Vallaud-Belkacem au gouvernement. Je ne dis pas que des institutions et des associations qui se battent pour les droits des femmes ne sont pas utiles, mais j’estime que, la plupart du temps, leurs réflexions ne semblent pas avoir d’empreinte dans la vie réelle des femmes (et là, de savoir que c’est une Aspie qui vous parle d’empreinte dans la vie réelle, vous êtes censés rigoler).

Depuis que j’ai commencé à voter, en 2002, ma mère m’a toujours dit : “Va voter, ma fille, nos grands-mères se sont battues pour ça”. Je n’ai jamais su si elle le dit sur le ton de la rigolade ou sérieusement. Ma mère ne s’est jamais définie comme féministe, et pourtant, c’est une féministe en puissance. Comme je l’ai raconté récemment, elle m’a d’abord exhortée à me déterminer par moi-même avant de me déterminer par rapport à mon éventuel mari. Encore aujourd’hui, si j’arrive à « imposer » au Chevalier des modalités d’achat de notre appartement qui prennent en compte le fait que nous investissions TOUS LES DEUX de manière équitable, c’est grâce à l’éducation de maman.

J’ai l’impression que, lorsqu’on parle de certaines idées féministes aux femmes à une période donnée, certaines vous diront : “Pfff, c’est totalement inapplicable compte tenu de notre situation.” Pourquoi ? Parce que certains outils d’émancipation de la femme qui sont proposés ne tiennent pas en compte leur niveau de vie, d’éducation, ni même ce qu’elles vivent au quotidien. Le postulat de départ de l’application des idées féministes dans le quotidien des femmes est que ces femmes, elles-mêmes, prennent conscience qu’elles peuvent se déterminer par elles-mêmes. Ce qui n’est pas le cas de toutes les femmes qui, souvent, ne se reconnaissent pas dans les velléités féministes.

C’est pour cette raison que je distingue le « féminisme de salon », celui des mouvements et des institutions, et le féminisme qui ne dit pas son nom, celui du réel. Pour moi, les femmes qui se sont mises à travailler dans les usines lors de la Première Guerre Mondiale pour pallier le manque de main d’œuvre masculine ou bien même, les femmes de marin, ont fait davantage pour la condition des femmes que beaucoup de mouvements post-mai 68. Un homme qui rassure une femme en lui disant qu’elle n’est pas coupable des agressions qu’elle subit dans le cadre de son travail en fait davantage qu’une diatribe de Clémentine Autain (même si c’est moins courant).

Une femme qui se plaindra de la misogynie ambiante devant un parterre d’hommes plus abrutis les uns que les autres passera inévitablement pour une hystérique qui n’a rien à faire avec eux. Une femme qui la joue finaude, botte en touche l’air de rien et avance ses idées de la manière la plus calme possible suscitera davantage le respect. Ma sœur, face à un colonel un peu bas du front qui lui fit le coup du On boit un coup ou… [« on s’enc*le ? », blague un peu vaseuse qu’on se fait entre potes, NDLR], au lieu de rougir, au lieu de s’offusquer devant tant de grossièreté, lui donna sans se démonter la seule réponse valable, à savoir : “Personnellement, je n’ai pas soif.” Un peu soufflé par son répondant, le colonel la respecta tout le temps qu’ils ont eu à collaborer ensemble.

L’émancipation des femmes ne se fera pas seulement parce que des hommes et des femmes avancent des idées, mais surtout si les hommes et les femmes le veulent. Comme on ne peut forcer personne à croire à une religion ou à adhérer à un parti politique, on ne peut forcer personne à s’éduquer ou même à se déterminer par soi-même. Certes, le monde contemporain doit beaucoup au fait qu’il y a des efforts de faits quant à l’éducation de chacun, et notamment des femmes dans les pays en voie de développement, mais quid des femmes qui estiment qu’elles n’ont pas que ça à foutre ? Quid des mères seules qui, avant de penser à se déterminer par elles-mêmes, ont une famille à nourrir ?

C’est pour cette raison qu’il y aura toujours des personnes qui regretteront les régimes dictatoriaux, au même titre qu’il y a certaines femmes qui regrettent un jour de s’être émancipées. Je sais que ce que je dis est très provocateur et que certains lecteurs hurleront à ces mots, mais devenir un être libre n’est pas à la portée de n’importe qui et ne se fait pas sous n’importe quelle condition dictée par une autorité supérieure. Bien souvent, c’est ce qu’oublient les associations féministes. A force d’englober les femmes dans un ensemble qu’elles estiment homogène, elles en oublient que chaque femme a ses particularités, son identité propre qui fait que, bien souvent, elle ne se reconnaît pas dans leurs combats.

Par conséquent, j’ai envie de dire aux féministes institutionnels : Assumez de ne parler qu’au nom de certaines femmes qui demandent des droits et qui n’osent pas les demander. Allez dans les cités, en province, dans les campagnes, dans d’autres pays, vous verrez à quel point vos combats peuvent parfois être au mieux réducteurs, au pire stigmatisants. Voyez aussi que le féminisme ne répond pas à vos carcans, à votre pensée, mais surtout aux situations que chaque femme vit au quotidien. Le féminisme n’est pas une affaire de livres et de slogans, elle est surtout l’affaire de la volonté de chacune à vouloir se déterminer et à changer sa vie.

(cc) Daniel Kulinski

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