Culture

Du bienfait de regarder Arte ce soir

Cher lecteur,

Toi qui as peur de la « théorie du genre », qui soutiens Civitas dans son action de boycott de la chaîne Arte pour cause de diffusion du film Tomboy ce mercredi 19 février 2014, qui es persuadé qu’il va te pousser des nichons et un pénis à ta femme à cause de toutes ces conneries :

tomboy

- Va expliquer aux collègues masculins de ma mère et à mon pote d’orchestre, professeurs des écoles, qu’étant donné que ce sont des hommes, ce n’est pas leur rôle d’enseigner en primaire. En effet, en tant qu’hommes, ils ne sont pas foutus capables de comprendre la psychologie des enfants. De plus, étant donné que ce sont des prédateurs en puissance (puisque les hommes ont plus de besoins sexuels que les femmes, et sont capables de se défouler sur n’importe qui, c’est bien connu), ils sont plus à même de commettre des actes pédophiles envers les élèves. Tu vois, lecteur, si tu n’étais pas obsédé par un quelconque complot, tu admettrais qu’il y a aussi des femmes qui commettent des abus d’enfants et des femmes mauvaises enseignantes (et Dieu sait si j’en ai croisé de mes propres yeux).

- Va expliquer à la meilleure amie de ma sœur qu’étant donné qu’elle est une femme, elle ne sait pas tenir une arme. Elle te fera un plaisir, d’une part, de t’éclater le crâne avec son FAMAS, et d’autre part, de te raconter ses récits de guerre au Mali. J’ai grandi dans un environnement de militaires, et même ma sœur est personnel civil dans l’armée. Pourtant, à chaque fois qu’on évoquait une femme soldat, et encore pire, quand les militaires de mon entourage évoquaient des femmes qui les commandaient, je sentais le mépris dans leurs propos. J’avais presque envie de les envoyer en stage en Israël, où le service militaire est obligatoire pendant 3 ans pour tout citoyen, homme ou femme.

- Va expliquer à une de mes copines, mère de famille de surcroît, que son rôle n’est pas dans les machines d’un bateau. Car cette femme forte en gueule a beau être l’une des femmes à l’apparence la plus féminine qui soit, elle a réalisé son rêve d’être mécanicienne pour la Marine Nationale. Certes, durant toute sa scolarité, elle a eu à évoluer dans un milieu très masculin, mais elle a tenu le coup, en étant même maquillée.

- Va expliquer à l’ex de ma meilleure amie qu’étant donné qu’il est un homme, son rôle n’est pas de regarder dans le sexe d’une femme autrement que pour procréer. En l’occurrence, c’est lui qui m’a fait prendre conscience du sexisme de certains métiers. Car il a fait des études de sage-femme, disons-le, mais il tient lui-même à se faire appeler un maïeuticien (pour justement éviter le terme de « sage-femme »). En ce qui me concerne, je suis suivie par UNE gynécologue – parce que je ne m’estime pas moi-même assez ouverte d’esprit pour être suivie par UN gynécologue –, mais lorsque j’ai eu à effectuer des mammographies et des échographies de la poitrine, j’ai été essentiellement suivie par des hommes. So what ? Je n’ai pas senti de différentiel dans le diagnostic.

- Va expliquer à ma mère qu’elle n’est qu’une pauvre petite chose fragile. En attendant, si elle n’avait pas tenu un ballot de paille assez longtemps pour temporiser avant l’arrivée des pompiers, il y aurait eu une petite vieille morte étouffée dessous. Et je ne vous raconte pas comment elle m’a éduquée aux travaux des champs et à déblayer une ruine, comment elle m’a poussée aux fesses après mes divers accidents (vélo, voiture, kayak…), comment elle faisait la police dans les bagarres, quitte à se prendre une mandale au passage…

- Va expliquer à la petite fille que j’étais que je n’avais pas le droit d’aimer le football, ni de faire du karaté. Bon, pour le karaté, j’avais 16 ans quand j’ai commencé, et on avait pris conscience avec ma cousine (qui en fait toujours) que ça n’influait en aucun cas sur la féminité. Mais pour le football, jusqu’à l’âge de 14 ans, je n’en discutais qu’avec des garçons et ça me rendait mal à l’aise. D’autant plus que mes copines ne se sont intéressées au foot que durant la coupe du monde 1998 (et exclusivement parce que les footballeurs étaient mignons). Parce que pour partager mon désarroi lors de l’élimination de la France en demi-finale de l’Euro 96, il n’y avait personne. Je suis rentrée au lycée et j’ai rencontré Karella : grande, blonde, ultra-lookée… et fan du Stade Rennais. Je vous assure que ça soulage de ne plus se sentir seule face à des clients de bar qui se moquaient parce que j’achetais France Football (et même pas pour un quelconque frère).

- Va expliquer à toutes les femmes stériles, nullipares ou célibataires après 30 ans que je connais qu’elles ne sont pas des femmes accomplies. La nature, la vie, voire même la détermination personnelle de chacune peut aller à l’encontre du désir d’enfant. Devrais-je me sentir un monstre parce que j’ai attendu d’être en couple avec mon compagnon actuel pour éventuellement réfléchir à porter la vie ? Ma sœur doit-elle se faire taxer d’égoïste parce qu’elle n’arrive pas à se caser à 35 ans ? Que devrait-on dire des hommes qui ne croient pas en l’amour, qui ne réussissent pas à concevoir… Ah mais oui, c’est vrai, ils sont censés privilégier leur carrière.

- Va expliquer à n’importe quelle femme qu’elle n’est pas foutue capable de tenir ses comptes seule, d’être propriétaire, indépendante financièrement… Je reste encore éberluée du témoignage d’une femme de mon entourage qui m’a raconté qu’au début de son mariage – il y a 40 ans –, elle devait encore demander l’autorisation de son mari pour contracter un prêt afin d’acheter une voiture. Ledit mari étant marin et parti en mission, je vous laisse imaginer le temps qu’elle a attendu pour pouvoir acheter sa voiture. Aujourd’hui, il est possible de négocier, quand on est en couple, de ne pas avoir de compte joint et de se marier sous le régime de la séparation des biens, ce qui s’avère extrêmement rassurant lorsqu’on pense à l’éventualité d’une séparation (et ça permet aussi à la femme de ne pas se retrouver à la rue, soit dit en passant). Mais dans ton petit monde étriqué, lecteur, ça ne t’aurait pas dérangé que ma mère vende sa maison lorsqu’elle a décidé de se retrouver seule.

- Va expliquer à n’importe quelle femme qu’elle se doit encore de baisser les yeux face aux agressions sexuelles. Que ce soit dans le monde professionnel (la petite main au cul pour accueillir une stagiaire) ou dans la rue (je crois qu’on parle assez du harcèlement de rue, mais c’est un fait quotidien, hein), si tu ne fais pas profil bas quand tu es une femme, tu es une grande folle hystérique qui ne mérite que de se faire cogner, puisque tu ne respectes pas l’ordre établi. Malheureusement, j’ai eu le mauvais exemple de mes tantes pour qui Une main sur mon cul, ma main dans ta gueule. La plupart du temps, ça calme.

- Va expliquer à n’importe quel homme qu’il lui est intolérable de montrer sa souffrance et sa faiblesse. Témoignage d’un copain : Quand je dis que je compatis à ce que subissent les femmes, j’ai l’impression de ne pas être un homme comme un autre. Je me demande parfois combien d’individus de sexe masculin finissent par péter un plomb, par se suicider, par faire une dépression, parce que la société dans laquelle ils évoluent et leur éducation les a enjoints à se comporter comme des chasseurs et des dominants alors que, pour beaucoup d’entre eux, ils n’en sont pas capables. Alors que s’ils s’autorisaient une crise de larmes de temps en temps, non seulement ils relâcheraient la pression, mais ils seraient plus à même de relativiser ce qu’ils vivent au lieu de cacher leurs sentiments sous leur fierté. Cela ferait du bien à beaucoup de monde.

Donc lecteur haineux et peureux, ce soir, ripe ton doigt sur la télécommande en appuyant sur le chiffre 7 au lieu du chiffre 1 habituel. Je suis sûre, de surcroît, que tu as déjà vu ces épisodes de CSI : Manhattan. Mais peut-être as-tu peur d’acquérir ce qu’Arte offre habituellement : une ouverture sur le monde.

9 Responses to “Du bienfait de regarder Arte ce soir”

  • J’aime absolument tout dans ce billet. Je tiens à le dire. Ce commentaire n’est pas constructif mais je m’en fous !

    • Rhôa, c’est pas grave :) C’est surtout un petit coup de boule suite aux propos de ma mère (dont t’as vu le portrait) et qui pourfend la “théorie du genre” (alors qu’elle a donné à ses filles une éducation non genrée… ça doit être pour ça…)

  • Et en plus de tout ça, ce film est top !

  • Moi ce qui me bouffe dans toute cette histoire, c’est qu’on ne laisse plus le choix aux gens de regarder ce qu’ils veulent à la télé, de lire les livres, d’élever leurs enfants etc…
    Si ils ne veulent pas regarder, qu’ils ne regardent pas!
    Mais sérieusement ça va mal, très mal!
    Ils commencent à sérieusement me gonfler ces gens!

    • En même temps, en face, il y a “Passage du désir” sur France 2 avec Muriel Robin et Anne Le Nen (sa compagne dans la vie). Je pense ce soir, c’est veillée de prière à St-Nicolas-du-Chardonnet et autodafés de télés devant des magasins Darty *krrr krrr*

  • Bon, moi je l’ai déjà vu suffisamment Tomboy, mais je suis ravie que les gens aient à ce point envie de faire chier Civitas. Vraiment, je suis conquise.

  • Je l’ai déjà vu donc je ne sais pas encore si je regarderai en entier, mais j’en regarderai une bonne partie, parce que c’est un bon film et parce que ça me fait grave plaisir de faire chier Civitas.
    Je suis comme Nouvelle 30naire, je suis atterrée du peu de liberté qu’on veut nous laisser. Comme si les autres savaient mieux que nous qui aimer, avec qui coucher, quand mourir (//débat sur l’euthanasie), quoi lire, faire des enfants ou pas…Il n’y a qu’une seule chose à dire à tous ces gens : “pètes un coup ça ira mieux !”.

  • Alors bon j’avais jamais vu Tomboy jusqu’à hier soir. je dois avouer que tout ce débat sur les genres me laisse un peu pantoise et ai du mal à m’y intéresser vraiment surtout par ignorance, en réalité.
    Toujours est il que, vu le boucan que ca a fait, je m’attendais pas à un tel film. Il n’y a pas une once d’indécence dans ce film et je ne regrette pas de l’avoir regardé.
    Civitas devrait organiser une projection pour sa prochaine réunion, ca leur ferait pas de mal.

    • @Laurie : personnellement, j’ai bien été forcée de m’y mettre, au débat sur le genre. Etant atteinte du syndrôme d’Asperger, je n’ai pas eu conscience de mon corps jusqu’à un âge très avancé (en gros, l’âge de 24 ans) pour causes de divers traumatismes (blessures, moqueries à cause de mon obésité, douleurs diverses et variées, agression sexuelle, etc). Lors de ma première thérapie, j’ai pris conscience que ce corps ne correspondait pas à l’image que j’avais de moi. En gros, étant donné que je catalysais les désirs de mon père, j’étais persuadée d’être un homme dans un corps de femme. Je suis en fait partie à la conquête de ma féminité à partir de 27 ans, quand j’ai eu pour la première fois les cheveux courts et qu’on a commencé à m’appeler “Monsieur” de dos. Même si j’ai évolué sur la question de mon genre social, le fait que je me sente toujours homme dans un corps de femme malgré mon évolution reste quelque chose de stigmatisant dans le regard de l’autre. J’en veux pour preuve la remarque de ma psychiatre : “Un homme ne prend pas sa pilule à 19h” (So what ?)
      J’ai personnellement beaucoup aimé “Tomboy”, parce que, justement, en tant que “genderfluid” (je viens de le découvrir, merci les nouvelles définitions genrées de FB), j’aurais aimé me poser la question à cet âge-là. Peut-être que j’aurais été beaucoup moins hésitante sur la question de mon genre à 31 ans.

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