Histoires

Who’s Jean-Ger Seberg : un soir de pluie

Un soir de pluie et de brouillard,
Quelques taxis passent sans me voir.
Une insomnie qui tourne au cauch´mar.
J´n´ai qu´une envie, rentrer pas trop tard.
D´toutes façons, je n´voulais pas sortir.
Et ce soir, j´avais le blues sur le trottoir.

Un genre gangster vient m´accoster,
Joue le mystère pour m´épater.
Là sous la pluie, il veut bavarder.
Ses p´tits ennuis me donnent la nausée.
D´toutes façons, moi, c´que j´veux, c´est dormir.
Et ce soir, j´avais le blues sur le trottoir.

L´aube abimée arrive enfin,
Grise et gorgée de parisiens
Mais moi, j´m´en fous : j´rejoins mon décor.
Y courent partout, toujours et encore.
D´toutes façons, je n´voulais pas sortir.
Et ce soir, j´avais le blues sur le trottoir.

Un soir de pluie…

(Blues Trottoir, 1988)

Ca lui a pris comme ça, une nuit sans sommeil. L’impression de se perdre depuis quelque temps. Les mots qui résonnent dans sa tête restent coincés dans sa gorge. Ce que fait Marine, désormais, dans ces cas-là ? Elle prend son manteau et son téléphone, et branche son casque. Elle a besoin de marcher, même s’il pleut à verse, même s’il est 2h30 du matin. Il lui fait contempler la nuit, cette quiétude particulière propre à la ville sans sommeil qui finit par somnoler pendant quelques heures.

Les gens ? Marine ne les supporte plus. Leurs putain d’idées préconçues, leur politiquement correct, leur demande constante de compassion, leur culte de l’apparence, Marine a envie de hurler de rage devant ces personnes. Pour elle, marcher lui permet de méditer seule afin de relativiser et d’éviter de commettre un meurtre anonyme. Evidemment, elle passe pour une folle, évidemment, ça la fait souffrir. Alors elle essaie de passer sa rage dans cette marche sans but, où elle espère s’épuiser au point de ne plus être en état de penser.

Soudain, elle croise un regard. Une autre femme erre sans but comme elle, mais elle a l’air d’avoir peur. Troublée par ce regard, Marine se met à courir derrière cette femme pour la rattraper :

- Ça ne va pas ?
– S’il vous plaît, cachez-moi, il cherche à me retrouver…
– Mais qui ?
- …
Dans un élan de panique, la femme se réfugie dans les bras de Marine et pleure. Désemparée face à l’angoisse de cette femme qui parle français avec un accent indéfinissable, Marine lui propose de prendre un café dans son petit studio pour la réconforter, ce que la femme accepte.

Elle s’appelle Eva et se prostitue sur le Cours de Vincennes. Elle est arrivée en France à 15 ans, lorsque des hommes ont convaincu ses parents contre monnaie sonnante et trébuchante que leur fille n’avait aucun avenir à Timisoara. Depuis 6 ans, donc, Eva est traitée comme du bétail et enchaîne les passes de 14h à 5h du matin, sous la coupe d’un proxénète. Au fur et à mesure qu’elle faisait le récit de son histoire, Eva se redresse, se libérant ainsi de la lourdeur de son existence.

Cela faisait longtemps que Marine n’avait pas ressenti de compassion, ni même une quelconque foi dans la pureté d’un être humain. Elle décide alors de tout faire pour aider cette femme désemparée, quitte à prendre sur son temps personnel. Pour cela, elle achète une chauffeuse dès le lendemain matin chez Conforama, et fait des démarches auprès d’une assistante sociale pour qu’Eva ait du moins une existence légale en France.

La vie continue son cours et la cohabitation est parfois houleuse entre Marine et Eva, qui réussit désormais à se faire quelques heures de ménage et de repassage au black. Malgré tout, Marine se sent plus sereine en agissant de la sorte, et Eva n’oublie jamais de la remercier de tout ce qu’elle a fait pour elle. Eva a même l’intention de suivre des cours du soir en français, afin de mieux s’intégrer et de trouver un travail « convenable ».

Un soir, on frappe à la porte du studio. Marine ouvre. Deux hommes – sûrement les proxénètes d’Eva – débarquent dans l’appartement. Fous furieux, ils détruisent l’appartement sous les yeux ébahis de Marine en proférant des mots en roumain. Pendant ce temps, Eva s’est réfugiée sous les draps du lit. Quand les hommes la découvrent, l’un d’eux tire une balle dans sa tête. Avant de partir, ils ont passé leur rage en tabassant Marine et en la violant, la laissant inanimée sur le sol.

La vie était définitivement une chienne.

(cc) Vinoth Chandar

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