Mens Room

Girls

Une série à la fraîcheur âpre, qui explore aussi bien les affres matériels, existentiels que sentimentaux de jeunes adultes plongés sans ménagement dans la brutalité d’une mégalopole (New York ici), construite sur des rapports agressifs, mesquins, faux, superficiels, intéressés, pleine de réelles opportunités mais surtout briseuse de rêves, atomiseuse de naïvetés, gavée de jalousies.

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Envie d’une cure de vitriol ? Envie de voir de jeunes actrices et acteurs en danger dans des scènes parfois à la limite du masochisme et du porno, incarnant des personnages névrosés, malheureux, souvent paumés, mais brûlant d’un désir beau et fou d’exister ? « Girls » est pour vous. Et c’est déjà la saison 3. (Il n’est jamais trop tard pour découvrir une perle, merci à toi, Rose H, d’avoir partagé ce filon).

La série est très riche en thèmes et réflexions, oui, disons de nature philosophique. Rassurez-vous, je ne vais pas développer outre mesure, seulement quelques points structurants. A vous de vous faire votre opinion personnelle. Le format court de 26 minutes aboutit en effet à des épisodes très denses, aux scènes et dialogues percutants. Quelques thèmes, donc.

La « Ninja Generation »

Je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler le sens de l’acronyme. Si l’ombre de « Sex and The City » plane et se voit évacuer dès S01E01, aucune comparaison possible. Entre les deux produits télévisuels, c’est le jour et la nuit. Ici, la réalité est… la réalité. Chacun court après l’argent, le job alimentaire, chacun peine à joindre les deux bouts, à payer son loyer, en colocation quand il a la chance d’avoir un toit et de ne pas dormir dans sa voiture, à manger à peu près correctement… et régulièrement.

Les contingences matérielles sont omniprésentes, traitées frontalement.Tout comme l’inadéquation entre des études supérieures brillantes mais totalement déconnectées de la réalité économique, laissant peu de choix d’emplois possibles : vendeuse, serveuse, employée de bureau soumise au harcèlement sexuel, ou, par chance, si l’on est jolie et bien foutue… hôtesse dans un club haut de gamme, en uniforme limite SM, sortie d’une planche de Stanton ou de Von Götha. Pas vraiment épanouissant, mais pas grand-chose d’autre… En tout cas, rien qui paie autant, « un bazillion de dollars ». La triste réalité, vous disais-je…

Une forme de domination générationnelle aussi qui est évoquée plusieurs fois. L’inadéquation, pourtant, n’est pas une fatalité. Il suffit de « créer une appli » pour voir sa situation basculer dans l’idyllique ou presque. Moui d’accord… « créer une appli »… « ya qu’à »…

Sur le plan esthétique, on est très loin également de SaTC.

Les corps, que l’on voit beaucoup, sont réels, irréguliers, parfois cabossés même, mais assumés. Ca semble dingue mais cela a quelque chose de nouveau. Libérateur. Esthétiquement, dans les nus et les décors, les vêtements, les attitudes, bruts, on est assez proche de Richard Kern [« New York girls » justement]. Rien n’est enjolivé, les maquillages sont minimalistes ou accentuent, parfois, les défauts, m’a-t-il semblé. Pourtant, ces corps s’aiment, baisent, font l’amour. Tout ou presque est montré.

Le sexe

Il est omniprésent dans « Girls ». Il oscille entre le maladroit, l’insipide, le ridicule, le trash, le pervers et l’insolite. Les filles ont la main. Elles le savent et elles la prennent, en quête de leur épanouissement. Mais c’est trop souvent, hélas, pour le moment, au cours d’expériences plutôt tordues, parfois satisfaisantes, très rarement, heureusement, à la limite du viol, dans des scènes presque toujours proches du porno, et dans la forme et dans l’esprit. Ce porno qui suinte et contamine beaucoup des rapports amoureux qui nous sont montrés. (S02E09 et sa scène choc entre Adam et Natalia, flaques de sperme sur une poitrine nue… « Oh, my god ! ». Voir à ce sujet l’excellente vidéo « It’s not porn, it’s HBO » et les scènes de chaque série évoquées, que vous reconnaîtrez sans peine).

Bref, j’en avais déjà parlé un peu et peut-être cela mériterait un article, mais les lignes bougent pas mal, outre-Atlantique, dans la narration du sexe, et surtout dans ce qui en est montré. Comme un début de démystification de masse ? Car, une fois le sexe consumé, il faut retourner à la confrontation de fond, sur ce qui compte vraiment, à savoir le terrain des sentiments.

Les mecs

Ce que j’aime, aussi, dans cette série, c’est qu’il y a de beaux personnages de mecs, bien présents et qu’ils ne sont ni salis, ni idéalisés, ni moqués. (Ni plus, ni moins que les personnages féminins). Travers facile de ce genre de show. Et bien non, les mecs ici sont comme vous et moi. (Mmmm, vous m’avez compris). Hommes ou femmes, ici, c’est du pareil au même.

La plupart du temps, ils sont fragiles, hésitants, tantôt faibles, tantôt forts (bon ok, souvent hésitants) mais en général, très sincères dans leurs sentiments et vraiment amoureux, quoique se protégeant aussi, plus simples et stables en apparence, une fois leur décision prise et finalement, prêts à voler au secours de leur chère et tendre qui apparaît, elle, a contrario, comme plutôt changeante (voir le final S02E10, avec Adam courant dans la rue torse nu pour rejoindre Hannah au fond du trou – certes, du coup il ravage le cœur de Natalia mais c’est par amour, on lui pardonne non ? – ou Charlie, même épisode, qui avoue son amour à Marnie, alors que l’on sent très bien qu’elle revient vers lui pour des raisons matérielles, dès lors qu’il a réussi professionnellement et qu’elle, de son côté, n’a pas trouvé mieux… Oui, on désamorce fort heureusement pour l’instant le syndrome « Mister Big » avec Booth.)

La folie

Ne nous voilons pas la face. Les personnages sont pratiquement tous très atteints. Leurs psychées sont au mieux vérolées, au pire dévastées. Névroses, psychoses, TOCs, addictions avec ou sans ingestion/injection, troubles alimentaires, complexes massifs pour les moins mal lotis… Et pourtant, comment leur faire le moindre reproche ? Ils sont dans des situations très difficiles, au milieu d’une foule quasi impitoyable. Parmi tout cela, ils tentent d’exister. De se réaliser et, quand ils en ont, ce qui n’est pas vraiment le cas, de donner corps à leurs rêves.

C’est là, sans doute, leur folie principale. Vouloir être heureuses et heureux malgré tout. Nous les voyons toutes et tous se débattre dans ces eaux tempétueuses sur lesquelles nous naviguons aussi, essuyant d’énormes grains. Cette transgression est la leur, elle est également la nôtre. En cela, aussi, « Girls » nous fait du bien.

5 Responses to “Girls”

  • J’en avais beaucoup entendu parler de cette série ! Ayant fini d’autres cycles, je me suis lancée pas plus loin que la semaine dernière avec les deux premiers épisodes de la saison 1. Ca ressemble à ce que à quoi je m’attendais d’après ce que j’en avais lu. Très très loin du Glitter de Sex and the City (parce qu’au final pas très réaliste) et très juste sur notre génération à mon sens ! Aujourd’hui, il me semble que moi et mes proches avant tous quelques névroses plus ou moins développés et que nous tentons dans cet univers impitoyable (Dallllassssss, – Pardon je sors) de trouver notre petite place.
    En tout cas je partage totalement ton avis, ca fait du bien. Mais des fois c’est un peu moche et peut être trop proche de la réalité !

  • Oui, il est vrai que cette série est un peu dure parfois. Oh mais… c’est tout frais aussi pour toi alors? Ouf, je n’ai pratiquement pas spoilé, (quasi-pas-du-tout d’ailleurs). Quant aux névroses et autres atteintes psy, regardons tout ce qui nous environne, comment les éviter totalement? L’essentiel est peut-être d’en avoir conscience. …Et puis… tant que tu ne “glorifies” pas “la loi du plus fort” et que tu ne te transformes pas en Sue Ellen version eighties, ça ne va pas si mal… [oui, oui... t'inquiètes... j'assume... et avec une dignité impeccable, si si, je te succède vers la sortie...]

  • Je regarde depuis le début. C’est une série que j’aime et n’aime pas à la fois. J’aime pour son écriture impeccable, des dialogues, du rythme des épisodes, du jeu d’acteurs, de la construction des personnages. J’aime retrouver des situations gênantes qui nous sont arrivées. Et qui ne sont pas bien belles à voir. Et c’est aussi pour ça que je n’aime pas. Girls est dérangeante à plein de niveaux. Et la série ne nous pousse pas à aimer ses personnages. J’ai quasiment tout le temps envie de baffer Hannah, Marnie est incompréhensible dans ses relations aux hommes, Jessa dans ses relations à la société tout entière. Et pourtant je continue de regarder parce que cette série parle de moi, aussi…
    A part ça, @Kwelet, j’adore cet article, que je trouve super bien écrit déjà, et dans lequel on retrouve une chouette analyse de cette série:)

    • Je te remercie beaucoup Mimi! ( @magali ) Je suis d’autant plus touché et flatté par ton commentaire et ton compliment que c’est grâce à toi, si je ne fais pas erreur, que j’ai découvert jadis l’exceptionnelle et très “eliassienne”, “the wire”, et, aussi, ta très fine perception des enjeux de fond de cette série. (un coup joué sur l’échiquier social influence les mouvements de toutes les autres pièces du plateau et interroge sur la réelle liberté de leurs choix et actions)
      Il est vrai que “girls” aime bien gratouiller ce que l’on souhaiterait voir laissé en paix… :-)

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