Culture

La (prétendue) noblesse d’âme de l’action résistante

Il fut un temps où avoir un père/grand-père entré en résistance durant la Seconde Guerre Mondiale en France ou ayant combattu dans les forces alliées, c’était trop la classe. On avait collaboré avec les communistes, mais bon, ce n’est pas grave, c’était la guerre. Il est vrai qu’à partir de 1945 – et même pendant la guerre –, ceux qui combattaient l’Allemagne nazie étaient des héros de la liberté et de la démocratie, peu importe si c’était bien l’intention de départ de ces personnes. Et justement, selon moi, c’est là où le bât blesse.

resistance

Je prends l’exemple de mon grand-père paternel, dont je n’ai su qu’à sa mort, en avril 1996, qu’il était entré en résistance dès son arrivée en France en 1940, à l’âge de 19 ans. Si je me mets dans sa tête un instant, l’équation était simple : il avait été obligé de fuir face à l’avancée des troupes allemandes en Belgique, il avait suivi le mouvement, et étant donné que la guerre avait été déclarée, c’était normal de combattre ceux qui l’avaient obligé à fuir. Pendant des années, j’ai cherché à comprendre pourquoi il ne m’avait jamais parlé de cet épisode de sa vie, alors que ma grand-mère maternelle, en Bretagne, ne m’a épargné aucun détail de la manière dont elle avait vécu la guerre (comment elle planquait ses bêtes quand les Allemands passaient, la peur qu’elle avait quand elle voyait des soldats de son âge – adolescents, son questionnement face aux femmes tondues, sa vision de Saint-Malo en ruines…).

Le temps aidant, j’ai compris beaucoup de choses. J’ai compris le mépris de ma grand-mère pour les résistants de la dernière heure qui paradaient avec les femmes tondues dans son village. J’ai compris, dans le cadre de mes études d’Histoire, qu’il fallait très peu de choses pour se retrouver au final du bon côté de l’Histoire. Je prendrai l’exemple d’un pote de fac qui faisait un mémoire sur les viols perpétrés par des soldats américains au moment de la Libération, en prenant pour source des rapports de gendarmerie. Je me suis dit à l’époque : “Finalement, quelle est la différence de comportement entre les vainqueurs et les vaincus d’une guerre ?”

Alors oui, libérer un pays de ses chaînes au nom de la liberté de chacun est noble. Mais derrière tout le manichéisme que provoque un combat idéologique, on devrait tous se demander si les « méchants oppresseurs » n’ont pas des circonstances atténuantes et si les « gentils résistants » ont des intentions aussi pures que celles qu’ils avancent. Attention, qu’on ne se méprenne pas : je ne dis pas qu’une situation d’oppression politique/religieuse/idéologique n’a pas que des mauvais côtés, mais je me demande seulement si derrière l’action résistante se cache réellement le bien commun.

Qu’on se le dise : mon grand-père n’avait pas l’âme d’un communiste et je doute que Guy Môquet eût porté dans son cœur le sort des Juifs. Seulement, toute la propagande mise en place à la Libération a cristallisé tous les vecteurs de la Résistance (économique, idéologique) pour créer LE résistant français victorieux, à savoir communiste, protecteur des opprimés durant la guerre et de la liberté d’expression. C’est pour cette raison qu’au moment de la fin de la guerre, beaucoup se sont réclamés de ce mouvement sans pour autant y avoir appartenu réellement, tant la Résistance fut teintée d’héroïsme au moment de la victoire. Et beaucoup de résistants de la première heure – mon grand-père, par exemple – ne se sont peut-être pas reconnus dans ce portrait (d’où peut-être son silence, après moult analyses).

Car c’est bien l’héroïsme et le courage qui galvanisent la résistance encore à l’heure actuelle, servant parfois d’écran de fumée à la lecture de l’information. En témoignent les différents conflits qui émanent actuellement au Proche-Orient, par exemple. Il fut un temps où tous les media se prenaient d’émotion pour le conflit syrien, prenant parti pour ces pauvres civils qui combattaient courageusement Bachar Al-Assad, se prenant même des armes chimiques dans la gueule. Sauf que ces mêmes media sont beaucoup plus silencieux depuis que s’est ébruité le fait qu’il y avait des islamistes parmi les « résistants », dont le but est clairement le combat pour imposer des idées tout aussi peu nobles à la Syrie. Je ne dis pas qu’il y a des Syriens qui ne cherchent réellement pas à renverser Al-Assad pour instaurer un régime démocratique. Seulement, leur combat a été parasité par d’autres personnes qui ont complètement dénaturé la nature de leur résistance.

Voilà où est le problème : il y a un tel potentiel de charisme dans le fait d’être résistant que beaucoup de personnes oublient ou passent par-dessus les raisons qui ont poussé une personne à résister. Quand le résistant se place du bon côté de l’Histoire, il impose lui-même son point de vue qui peut s’avérer parfois extrêmement dérangeant. Dans cette optique, il a été longtemps difficile de critiquer le communisme en tant que régime, puisqu’il était du bon côté de l’Histoire en tant que force de résistance, puis de victoire. Quand le résistant est du mauvais côté de l’Histoire, il devient martyr pour une cause qui s’avère parfois pas des plus nobles et dépassant ceux qui adhèrent à cette cause.

Que se passe-t-il alors lorsqu’on résiste pour des causes qui ne sont pas « nobles » (dans le sens droits de l’homme, liberté, toussa…), mais essentiellement pour sa gueule (raisons économiques notamment) ? Qu’est-ce qui fait réellement le charisme du résistant, la cause pour laquelle il résiste ou la cause contre laquelle il résiste ? Que retiendra-t-on, par exemple, d’un industriel qui n’est pas d’accord pour collaborer avec le système pour des raisons économiques, mais qui n’est pas forcément d’accord non plus pour protéger d’autres personnes plus gravement touchées par l’oppression ? Qu’il a résisté au régime par son action économique ou qu’il n’y a pas résisté par son absence d’action humaine ?

Un héros très discret (Jacques Audiard, 1996) questionne justement sur la plus grande importance de l’être par rapport aux faits en ce qui concerne l’action résistante. Preuve s’il en est qu’il serait peut-être temps d’arrêter d’assimiler la résistance à de l’héroïsme pur. Parce que derrière la stature du courage se cache peut-être d’autres horreurs contre lesquelles il faudrait de nouveau résister et combattre sans fin.

(cc) Robbie Veldwijk

2 Responses to “La (prétendue) noblesse d’âme de l’action résistante”

  • On le sait depuis César: l’Histoire est écrite par les vainqueurs. De ce fait, il n’y a pas UNE Histoire mais autant d’Histoires que de points de vue personnels et donc d’interprétations propres à chacun concernant une même succession d’évènements chronologiques. Je partage ton questionnement tant le poids de l’Histoire rend parfois impossible toute remise en question des motivations initiales de ses acteurs. Le terme même de résistant est tout à fait subjectif. N’oublions pas que les résistants de la 2°GM était qualifiés de terroristes par les nazis; aujourd’hui, ceux que l’on appelle terroristes s’auto-proclament résistants… Cela prendra quelques siècles pour qu’on puisse avoir le recul nécessaire afin d’y voir plus clair, car le temps efface les tabous de l’Histoire.

    • Le traitement de l’histoire contemporaine est jonchée de tabous. Même l’histoire de la Révolution française est encore difficile à traiter, pour la simple et unique raison qu’elle est pourrie par les a priori politiques. Alors tu comprends à quel point il est difficile de faire le distingo entre le terrorisme et l’acte de résistance.

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