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« Le vent se lève, Il faut tenter de vivre »

C’est en empruntant une citation de Paul Valery, plusieurs fois répétée dans l’anime, en français, que le maître a pris la décision de nous quitter. « Le vent se lève » est la dernière œuvre annoncée de Miyazaki. Le senseï se retire, sur un chapitre que j’ai trouvé bouleversant.

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Sans doute, le fait que ce soit sa dernière œuvre, et que le visionnage de ce matin sonnait comme des adieux, y est pour beaucoup. Il est toujours douloureux de quitter un créateur que l’on aime tant. Génie démesuré, il n’a adoubé aucun successeur, ni son fils, Goro, qu’il aurait publiquement humilié de critiques, le conduisant au renoncement après « la colline aux coquelicots », ni son alter égo, l’extraordinaire humaniste Takahata.

On annonce déjà la fin des productions Ghibli, le studio se contentant désormais de gérer son patrimoine, jusqu’à la mort de son co-créateur, et même après… C’est tellement triste qu’on n’ose y croire… En effet, dans quelques mois sortira « Kaguya-hime no Monogatari », visuellement très différent, réalisé par Takahata, tandis qu’est prévu pour l’année prochaine un long métrage de Hiromasa Yonebayashi (réalisateur d’Arrietty, « Omoide no Marnie »

Quand bien même le studio lui survivrait, ce que l’on souhaite, il faut se résoudre à ce qu’il n’y ait plus jamais un nouvel « Hayao Miyazaki ». Contempler « Le vent se lève » raisonne donc des notes douloureuses de cette expérience qui consiste à voir pour la dernière fois le visage d’un être cher, pressé à son chevet pour recueillir les mots qu’il souhaite nous confier, jusqu’à l’instant de l’ultime séparation. La musique, discrète ici mais toujours aussi sublime, d’Hisaishi ne fait que rajouter à l’émotion.

Tous ses thèmes chers sont rassemblés dans ce dernier opus sombre et tragique. Je ne les développerai pas ici. Un livre de cinq cent pages ne suffirait pas à épuiser toute la richesse et la complexité, toutes les références, toutes les influences, toutes les méticuleuses reconstitutions formelles, esthétiques de son œuvre, toute la beauté simple et poétique de certaines scènes, de certains dialogues, de décors extérieurs ou intérieurs. Les mouvements. Les couleurs. Les ombres. Les lumières.

D’aucuns ont émis des critiques sur le film. « Pas assez ceci », « trop cela », « Miyazaki ne dénonce pas le militarisme nippon de la deuxième guerre mondiale… »… C’est à se demander s’ils ont vu le film. C’est à se demander s’ils connaissent la mentalité japonaise. C’est à se demander s’ils connaissent Miyazaki. Tout, dans son œuvre, n’est qu’hypersensibilité et combat courageux contre les non-dits mortifères tellement propres à la culture nipponne. Aussi, il n’est pas nécessaire de montrer beaucoup, ni de dire énormément, pour que tout le monde comprenne.

Et la dénonciation (« Tu as vraiment cru que le Japon était un Etat moderne ? »), et l’horreur absurde, la douleur, les conséquences de ce conflit. Le traumatisme de la dévastation est partout dans l’œuvre de Miyazaki. Les âmes des kami-kazes planent, dans l’histoire, dans chaque bourrasque, en échos dans le titre même (Kaze Tachinu). « Tous sont partis, aucun n’est revenu » est une des dernières phrases du film, alors que l’on voit les pilotes, en escadrilles, aux commandes de leurs zéros, voler vers leur destin.

Pourtant, Miyazaki, c’est vrai, n’est pas Takahata. Si vous voulez voir la face crûment réelle de la seconde guerre mondiale au Japon, sous sa forme anime, il vaut mieux affronter « Le tombeau des Lucioles ». Je dis « affronter » car ceux qui l’ont vu, et qui possèdent un minimum de sensibilité, savent qu’on n’en sort pas indemne. Non, Miyazaki n’est pas Takahata. Miyazaki s’efforce d’être optimiste malgré la réalité qu’il dénonce néanmoins. L’innocence, la droiture, la pureté, peuvent triompher chez Miyazaki. Ce qui, vous en conviendrez, le place définitivement hors de la réalité, à laquelle il préfère évidemment l’onirisme et le merveilleux.

Même la mort de l’être le plus cher, rarissime, prend chez lui la forme d’une catharsis. « Les avions ne sont pas faits pour la guerre, ni pour les affaires. Les avions sont des rêves auxquels les ingénieurs donnent vie. » Le personnage principal se consacre à donner corps à son rêve d’enfant, mais il ne se cache pas ce que l’on fera de sa création, même s’il voulait, absolument impuissant, qu’il en fût autrement : « Pour alléger le poids de l’appareil, et que ce soit parfait, il faudrait enlever les mitraillettes » Et le culot verbal du concepteur d’être emporté par l’éclat de rire complice de son équipe… C’est bien l’armée qui a passé le contrat de ce nouvel avion avec Mitsubishi…

« Le vent se lève » est aussi la seule histoire d’amour tragique narrée par le père de Totoro. Même dans Mononoke Hime, qui reste à mes yeux son chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, merveilleux, épique, sombre et dramatique, le dénouement, catastrophique, reste heureux. Pas cette fois. Pour un au-revoir, sans doute fallait-il que quelqu’un meurt ?

Le maître s’en va. Il nous laisse à jamais, celui qui, comme Ashitaka, a « porté sur le monde un regard sans haine ». Mais son œuvre reste. Laissons-la être ce vent qui se lève, ce Ghibli du Sahara, ce sirocco. Laissons-la souffler, dépoussiérer nos cœurs, colorer nos âmes engrisées, réchauffer nos pensées froides, raviver le feu de nos bons sentiments. A grandes rafales de Cagliostro, de Ponyo, de Nausicaa, de châteaux ambulants ou dans le ciel, de Porco Rosso, de Chihiro, de Kiki, de Totoro, de Mononoke.

7 Responses to “« Le vent se lève, Il faut tenter de vivre »”

  • Je vais le voir la semaine prochaine, mais quand j’ai appris que ça allait être son dernier film j’ai vraiment été peinée. Le voyage de Chihiro m’a tellement fait rêver, Princesse Mononoké m’a aidé à calmer certaines de mes colères, Mon voisin Totoro m’a apaiser comme personne, le château dans le ciel m’a ému aux larmes, le château ambulant m’a redonné courage et espoir, et j’en passe.
    J’ai également crié au génie quand j’ai vu le tombeau des lucioles (avant de pleurer toutes les larmes de mon corps durant plusieurs jours), mais comme tu le dis si bien, ça n’est pas la même chose.

    • @Plipli
      Entre fans, je vois que nous nous saisissons très bien. ;-)
      Tu ne cites pas Kiki que j’aime beaucoup également, pas seulement pour sa musique époustouflante (Combien d’anime traitent-ils de la dépression, notamment de leur personnage principal?).
      Comme je te comprends pour “Le tombeau des Lucioles”. Le choc est d’autant plus violent si on n’y a pas été préparé. Ce fut mon cas. Il reste à ce jour l’unique œuvre cinématographique dont je redoute le visionnage. C’est dire s’il me travaille encore en profondeur.
      Pour “le vent se lève”, j’ai du mal à percevoir si mon émotion vient de l’œuvre en elle-même ou, comme je le dis, du “syndrome dernière œuvre”. Si tu le peux, passe nous donner ton sentiment, même brièvement, ça m’intéresse. ;-) [émue un peu, beaucoup, pas du tout...]
      Merci pour ton commentaire! :-)

  • Je n’y manquerai pas

  • En tout cas ta critique rend un très bel hommage à ce maître incontesté et courageux de laisser sa place avant peut être le film de trop ou le film raté ! J’ai hâte d’aller le voir sur grand écran !

    • Je te remercie beaucoup @Laurie ! Comme ce sujet me remue profondément, ton commentaire me touche d’autant plus. Tu as raison, il en est peu qui savent s’arrêter à temps (Mais peut-être se ravisera-t-il, qui sait?) Je te souhaite une parfaite projection, et beaucoup d’émotions. :-)

  • J’ai été un poil déçu en fait…je crois que j’attendais un aspect “fantastique” plus développé, comme dans le voyage de Chihiro ou le château ambulant. Par contre la musique y est toujours aussi belle et les personnages attachants. Le fait que quelqu’un meurt ne m’a pas déconcerté. Je développe peu car je n’ai qu’un seul poignet de valide ces jours-ci, mais voici en gros mon ressenti.

    • @Plipli Je comprends ton point de vue. C’est l’une des grandes critiques faites contre ce dernier opus. L’anime n’est, pour une fois, ni merveilleux ni fantastique, ni foisonnant sur le plan des créations fantasmagoriques (bâtiments, créatures… quelques séquences oniriques assez classiques et c’est tout) C’est en cela, aussi, que je le trouve bouleversant, par sa simplicité, sa poésie réaliste en somme. C’est surtout de cela que surgissent quelques étincelles de merveilleux. (avions en papier) Comme si l’auteur nous disait: “tout ce qui précède, tout ce que j’ai créé, tout ce que je suis, vient de ça. Uniquement, entièrement, de ça. Voilà, presque, l’origine de tout.”
      PS: Sans Joe Hisaishi, les films de Miyazaki seraient-ils les mêmes? Rien n’est moins sûr… Voir son mythique concert d’août 2008 au nippon Budokan, avec le très émouvant hommage/remerciement de Miyazaki.
      Je te remercie beaucoup d’avoir exprimé ton sentiment. Soignes-toi bien Plipli. :-)

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