Humeurs

Qu’y a-t-il dans mon bidon ?

Article sélectionné par Kwelet lors de sa semaine de Rédaction en Chef !

Bonjour, je vous présente mon bidon. Il est légèrement bombé et gondolé, bref, c’est un bidon d’obèse. Dedans, il y a du gras, du muscle, des intestins qui déconnent de temps en temps, un appendice (puisque je n’ai pas été opérée), des ovaires, un utérus, un vagin. Donc même s’il n’est pas plat comme celui de Gisèle Bündchen, mon bidon est tout à fait normal.

bidon

Dans mon bidon, il y a aussi de l’eau, du café, deux crêpes, du fromage blanc, de la confiture de prunes, une dose d’Androcur et une d’Oromone, une dose d’antibiotiques (puisque j’ai une angine). Et ce midi, il y aura dedans du rôti de veau accompagné de patates au lard. Bref, mon bidon sera content, mais il aimerait quelquefois que je le tonifie un peu ou que je mange un peu moins gras.

Mais il y a une chose qu’il n’y a pas dans mon bidon : une nouvelle forme de vie. Parce que c’est ainsi. Parce que je l’ai décidé. Parce que ce n’est pas le moment. Peut-être aussi parce que mon bidon n’acceptera pas de porter la vie, qui sait. Justement, j’ai de la chance : j’ai décidé de ce que mon bidon pouvait contenir pour l’instant (sauf la dose d’antibiotiques, bien évidemment). Et, vu ce qui se passe en ce moment, je comprends que cette chance n’est pas donnée à toutes mes sœurs.

Je crois en Dieu. Je suis libre de cela, nous ne sommes pas encore en France dans une dictature théocratique. Mais, bien que je sois catholique, je pense sincèrement que Dieu nous a donné un bidon autrement que pour pondre. Il sert aussi à danser la danse orientale, aller aux toilettes, porter un piercing en forme de papillon, recevoir des prrrrrrt rigolos… Bref, un bidon heureux est un bidon libre.

C’est pour ça que ceux qui disent que mon bidon doit de toute façon accueillir la vie me rendent triste. Je les connais : ils vont à la messe avec moi. Eux, ils pensent que la vie est la plus belle chose qui soit. Je vous assure, moi aussi. Sauf que quand je pense que la vie est sacrée, c’est que c’est une trop belle chose pour la multiplier à outrance ou la maintenir dans un milieu pourri.

Personnellement, je n’ai jamais expulsé un amas de cellules sans conscience de mon bidon et je ne le ferai jamais – sauf cas de force majeure. Parce que, justement, c’est contraire aux valeurs dans lesquelles j’ai été élevée. Et je remercie Dieu de ne m’avoir jamais confrontée à ce choix. Par contre, c’est également contraire à mes valeurs de me permettre d’émettre un jugement à la femme qui le fait. Parce que j’estime qu’elle a été condamnée deux fois : par le poids de sa douleur personnelle et par le regard des autres. Et c’est deux fois de trop.

Par conséquent, je préfère ne rien dire face à une femme qui avorte. Je préfère être là, écouter, et éventuellement lui faire comprendre que sa vie continue, à elle. J’ai compris au fil des ans que toute femme n’a pas la vocation, ni la capacité de donner la vie, et qu’il faut considérer ces femmes qui font le choix ou subissent leur corps comme des femmes à part entière qui construisent leur vie autrement (et pas plus mal).

A toi donc qui veux contrôler ce qu’il y a dans mon bidon, porte mes enfants et on en reparle après. Mon bidon est libre, et surtout mon bidon t’emmerde.

(cc) Amy Messere

19 Responses to “Qu’y a-t-il dans mon bidon ?”

  • Hello Storia. Je me demandais qui allait réagir ici suite aux évènements ibériques récents et à ceux du weekend. Evidemment, comme souvent, c’est toi qui es sur la ligne de front. ;-) Merci pour ton article.

    • Je suis d’autant plus impliquée sur le sujet que, comme tu l’as compris, je n’avorterais jamais à titre personnel – parce qu’on m’en laisse le choix –, mais le fait d’avoir côtoyé des femmes qui ont avorté m’a beaucoup apporté sur le plan personnel en ce qui concerne l’écoute et l’absence de jugement moral. Ce papier reflète bien ma volonté d’un choix pour toutes.

      • Storia, tu ne sais pas ce que la vie te réserve peut-être un jour tu devras/choisiras d’ avorter… Ne jamais dire jamais! Il ne s’agit même pas toujours d’un choix et mais d’une démarche douloureuse je l’avais expliqué dans mon article il y a quelques mois…
        Et ce ne seront pas des cellules sans conscience, ou du moins tu ne le verras pas comme ça…

        • Hello Nouvelle 30naire, je me souviens très bien de ton article. Tu avais tiré la sonnette d’alarme sur la situation espagnole bien avant que la loi ne soit votée là-bas. C’est tout à ton honneur, on en parlait assez peu, alors, de la situation dans la péninsule. (ou seulement en étant incrédule: les faits ont montré qu’il ne fallait pas l’être, incrédule).

          Je t’assure que je comprends très bien ce que tu veux dire et ce sur quoi tu veux insister.

          Mais il me semble pourtant que Storia a le droit de penser, et de dire, aujourd’hui, qu’elle n’avortera jamais. Et de se prononcer, en même temps, en faveur de ce droit inaliénable pour les femmes. C’est, je trouve, ce qui fait toute la belle rareté de son article et de son point de vue comme elle le dit et comme le souligne Baby Haussmann: suivre ses propres convictions, religieuses, mais aussi respecter – et même défendre- le droit des autres, dans le cadre de la loi, sans jugement moral, à aller à leur encontre.

          Il est si facile de nous fermer et de nous opposer, oui, ça, nous savons très bien le faire, entre communautés (de religions, de pensées, de couleurs, de genre…) que ceux qui créent des liens, bâtissent des ponts en s’exprimant, comme Storia ici, sont d’autant plus importants.

          PS: son avis n’est pas si tranché d’ailleurs, ce qui renforce encore l’humaine beauté de sa position: “Je remercie Dieu de ne m’avoir jamais confrontée à ce choix”… Elle exprime très bien par cette phrase, si je ne trahis pas sa pensée, qu’il s’agit, toujours, d’un cas de conscience, lequel peut chambouler nos cadres même les plus forts.

          • Kwelet,
            Je pense que tu m’as mal comprise…
            Je disais simplement qu’il ne faut jamais dire jamais… C’est comme le mauvais oeil ;)!
            Comme un dicton de grand-mère, je ne sais pas…
            Je pars du principe que la vie a tendance à te mettre à l’épreuve et te faire payer tes certitudes ;)!
            C’est juste ça, une protection, chuuuut ;)

          • @Kwelet et @Nouvelle 30naire (surtout toi) : plusieurs fois, j’ai eu à faire des tests de grossesse, encore dernièrement. Et j’ai clairement dit au Chevalier : “Si ça arrive maintenant, t’as intérêt à m’accompagner à Tenon, ok ?”. Mais, étant donné que je ne suis jamais passée par là et que je suis sûre désormais du Chevalier, je sais au plus profond de moi-même que si ça arrive désormais, je n’avorterai pas. Voilà.

  • J’aime ton approche, Storia, bel article ! Ce point de vue – celui d’une pratiquante – est précieux.

  • Maya

    Très bon article. Clair, simple sans un mot plus haut que l’autre. Bravo !

  • Je ne sais pas si je vais m’exprimer clairement mais j’essaye…tu soulèves quelque chose dont on parle moins souvent quand on parle avortement, ce désir d’enfant, ce désir d’être mère et surtout ce droit de ne pas vouloir être mère. Il y a plein de raisons pour lesquelles une femme pourrait interrompre sa grossesse, et la première toute simple, la plus simple peut être (et la plus dérangeante pour les anti-avortement) la liberté de CHOISIR d’être mère. Pour une femme qui ne veut pas l’être, l’avortement reste la dernière solution en cas de grossesse …
    Merci d’avoir parler de cette liberté-là aussi simplement et respectueusement que tu l’as fait dans cet article.

    • Je parle du désir et de l’absence de désir d’être mère, parce que ça nous touche même au sein de ma famille de manière injuste. Les femmes qui feraient tout pour être mère n’en ont pas la possibilité (puisque célibataires), et celles qui expriment leur absence de désir d’être mère sont les femmes en couple. En gros, il est difficile parfois de concilier la possibilité et le désir de maternité. C’est pour cette raison que je revendique le droit pour chaque femme d’émettre son choix et de faire en sorte qu’elle soit accompagnée dans son sens.
      Un jour, une de mes collègues (qui a un fils dont elle s’inquiète) dit à une autre (nullipare et inquiète quant à sa possibilité d’avoir des enfants) : “Tu verras quand t’auras des gosses.” Ca a évidemment blessé ma collègue nullipare, et j’ai engueulé l’autre collègue pour cette phrase, parce que je pensais à l’effet de cette phrase sur une autre collègue, qui est quant à elle stérile. S’il y a bien une phrase que je ne peux pas entendre, c’est celle-ci. Ca laisse présupposer qu’on n’est faites que pour ça, que la vie ne nous laisse pas le choix, et surtout qu’on n’est pas accomplies lorsqu’on n’a rien porté dans son ventre. Bref, ça m’écœure et ça réaffirme ma pensée que toute femme n’a pas la vocation ni la capacité d’accueillir des enfants.

      • ah cette phrase “tu verras quand tu auras des gosses…” moi aussi ça m’écœure cette idée qu’on n’est pas accompli si on ne devient pas mère. C’est terrible pour celles qui veulent mais ne peuvent pas… (stérilité ou autre) C’est un peu plus facile à supporter pour celles qui font le choix et n’ont pas envie tout simplement (plus facile à supporter parce qu’il n’y a pas de souffrance au départ, bon après il y a la pression familiale ou sociale, mais c’est une autre histoire….) Et puis j’ai envie de rajouter que beaucoup de mère ne sont pas accomplies en tant que femme parce qu’elles sont devenues mère par conformisme… et leur choix de femme dans tout ça..? Allez je m’arrête là, mais je pourrais continuer des heures.

  • Je me sens particulièrement concernée par la question du don de la vie. J’ai toujours lutté – et je lutterai encore – contre l’idée que l’épanouissement d’une femme passe par l’enfantement. Comme toi, je suis convaincue que le ventre d’une femme ne doit pas servir à cet usage unique, aussi énorme que soit l’utilité (oui, pas le ventre !). Je refuse également que la société, les hommes, les autres femmes, nous poussent à participer à développer la vie sur Terre – et quelle vie, n’est-ce pas ? N’avons-nous donc pas notre mot à dire ? Ne sommes-nous donc pas libres de choisir quand, où et comment ?

    Il y a quelques jours, j’entendais un homme clamer haut et fort qu’il voulait préserver la vie du bébé, avant celle de la femme. N’y a-t-il pas là un contre-sens aberrant ? L’enfant a-t-il seulement une raison d’exister sans ladite femme qui l’a porté ?

    En somme, je suis pour l’avortement, s’il est nécessaire et préférable. Et si d’aventure, j’étais confrontée à une grossesse non désirée sans avoir l’envie d’enfanter, alors je n’hésiterai pas.

    • Il y a l’histoire de cette Texane maintenue sous perfusion et en état de mort cérébrale depuis le mois de novembre 2013, tout cela parce qu’une loi du Texas interdit qu’on débranche une femme enceinte en état de mort cérébrale tant que le bébé n’est pas viable, même si cela ne prend pas en compte la volonté de la femme (puisque cette femme a clairement exprimé au préalable le souhait d’être débranchée en cas de mort cérébrale). Cela m’a bouleversée et amenée à prendre des dispositions auprès de qui de droit.
      Personnellement, je crois en tant que chrétienne que la vie humaine est d’autant plus sacrée qu’elle est ce qui résulte de plus beau de la volonté de deux personnes. Dans la mesure où ces conditions ne sont pas réunies, je pense que Dieu n’y pourra pas grand-chose à une femme qui n’a à offrir qu’une vie de merde à son enfant.

  • Je n’aime pas trop prendre parti sur la question de l’avortement, comme beaucoup de femmes, mais la seule chose qui me fait bouillonner, c’est bien ces hommes qui donnent leur avis et qui, pire, OSENT légiférer sur la question, comme ils l’ont fait en Espagne. Leur comportement me donne réellement d’arriver non pas la fleur au fusil, mais un couteau disposé entre les dents pour… je vous laisse imaginer quoi. (Et Dieu seul sait, s’il existe, que je ne suis foncièrement pas quelqu’un de physiquement violent. Enragée, peut-être.)

    Ces hommes peuvent nous donner toutes les excuses du monde entier, il va sans dire que le débat n’aurait même pas lieu si eux, en tant qu’hommes, devaient enfanter. Comme si les femmes, parce qu’elles portent la responsabilité de mettre au monde, devaient “soudainement” faire passer le bien commun ou la prétendue “volonté de Dieu” avant leur réflexion propre de femme. Comme si notre existence de femme devait disparaître au profit de notre état d’être vivipare. Quelle putain d’audace de leur part, franchement.

    Merci infiniment pour cet article, Storia. Merci de mettre les points sur les i, les barres sur les T et de rappeler, à toutes fins utiles, que l’IVG devrait intervenir quand on le veut si on le veut, sans nulle autre forme de procès. Point.

    • Je suis bien d’accord avec toi Rose H.!!!
      Comment des hommes osent-ils émettre un avis!!!
      J’ai même lu des trucs totalement dingue sur des sites, d’hommes qui disaient que le fait d’enlever la notion de détresse donnerait aux femmes, le droit d’empêcher les hommes d’être pères…
      J’ai failli vomir!
      C’est de nouveau des gens qui luttent contre les droits d’autrui et ça me rend dingue!
      Le 1/02 il y aura une manif à Paris, pour soutenir le droit à l’avortement …
      Si ça te dit ;)!

      • J’ai vu les photos de la manif du weekend dernier et ça m’a faite replonger dans les manifs pro-mariage pour tous, que j’avais fait toute seule en prenant sur moi mon agoraphobie. Je pense que je serai encore capable de descendre dans la rue, mais je ne m’en sens plus l’envie aujourd’hui. (Aussi parce que j’ai l’impression que ces manifs n’ont pas eu l’effet escompté, et ça me déprime terriblement.)

        Mais je serai là par la pensée. <3

      • Je n’en serai pas (je suis engagée ailleurs), mais je pleure, hein.

  • Et remarquez toutes, c’est que j’ai eu une des plus belles déclarations d’amour du Chevalier suite à cet article : “zaime ton bidon qui n’est rien qu’à toi”. Preuve que j’ai beaucoup discuté avec lui de ce sujet, et qu’il comprend que mon désir de maternité a été long à mûrir. Bref, revendiquer son choix, c’est beaucoup plus facile quand on est accompagnée dans ce sens.

  • Merci pour cet article ! Comme la plupart d’entre vous, je pense qu’une femme à le droit de CHOISIR. Chacune mène la vie qu’elle souhaite et personne ne peut se permettre de la juger, surtout pas un homme. On peut-être femme sans vouloir être mère, et c’est un choix qui ne regarde personne d’autre.

    Mais ce qu’on voit aujourd’hui va tellement plus loin que ça que j’en reste bouche bée. Quand j’entends les propos de certains, quand je vois ce qui se passe en Espagne, quand je repense aux personnes qui s’interposaient aux mariages pour tous soit-disant pour protéger la sainte famille, quand je ressens le racisme se développer autour de moi…Je ne sais pas si c’est la crise financière qui fait remonter à la surface de vieux démons, mais quand sur les réseaux sociaux certains se sont révoltés avec humour en disant que bientôt on réaffirmerait que la terre était plate, je trouve qu’on n’est pas si loin de la réalité actuelle de la société, du moins en France. On régresse.

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