Histoires

Le jour où ce n’était pas tout à fait mon heure

Article sélectionné par Kwelet lors de sa semaine de Rédaction en Chef !

C’est un lundi matin de décembre. Un de ces rares lundis matin où tu ouvres une petite case en carton et grignote un Kinder de ton calendrier de l’avent. Une petite digression du matin qui rend de bonne humeur.

lundi_matin

C’est un de ces lundis matin d’hiver, où il fait un peu froid mais très beau. C’est un lundi matin qui suit un week-end apaisant et une nuit reposante.

C’est un lundi matin presque comme tous les autres, sauf que je me suis accordée une heure de sommeil en plus, dans les bras de ma moitié, ayant réussi habilement à fixer l’heure de l’expertise où je suis attendue un peu plus tard que les horaires habituels de bureau.

C’est un lundi matin qui commence bien mieux que tous les autres. Je prends la route vers 7h45, prête à avaler tranquillement les 165 km qui, chaque lundi matin, me ramènent à Bordeaux. Je suis bien réveillée. Je suis en forme. J’écoute les infos à la radio. Il fait grand jour désormais à cette heure là. Et le soleil brille. Le thermomètre de la voiture annonce 2°c. C’est une belle journée qui s’annonce.

Il y a peu de trafic sur cette autoroute. C’est assez surprenant pour un lundi matin. Un signe que ce n’est pas un lundi matin comme les autres. Il y a aussi cette opération escargot des poids lourds qui a du dissuader bon nombre de conducteurs de prendre leur voiture ce jour là. En entendant parler des barrages routiers à la radio, je me dis que je risque d’être un peu en retard. Mais tant pis, c’est un aléa que je ne peux pas maîtriser.

Alors je continue sereinement ma route à vitesse normale pour une autoroute qui ne signale pas des conditions de circulation difficiles. Je suis une voiture qui se met à doubler un camion mais qui a un peu du mal à accélérer. Je m’engage alors sur la troisième voie, celle qui est tout à gauche, pour doubler la voiture qui double le camion.

Et tout de suite, je m’en rends compte. La chaussée est glissante. Pire, elle est verglacée. Une vraie patinoire. La voiture oscille dangereusement vers celle de droite. Je décélère pour la laisser partir et ne pas risquer de « l’accrocher ». Après, c’est un enchaînement tellement rapide. Ma voiture heurte la barrière de sécurité de gauche, puis va heurter celle de droite, de l’autre côté des trois voies de cette autoroute.

Je crie. Tout ce qui se trouve dans la voiture vole au moment du deuxième choc. Je tourne sur moi-même et retourne m’encastrer à nouveau de l’autre côté des trois voies, sous la barrière de sécurité de gauche. Tout s’arrête d’un coup. Une fraction de seconde et mon cauchemar est devenu réalité. Une fine couche de verglas et ce lundi qui semblait un peu mieux que tous les autres est devenu pire que tous ceux d’avant.

Naïvement, j’ai tourné la clé. Pensant peut-être pouvoir repartir. Mais c’était avant. Avant que je sache. Que je découvre que la voiture n’avait plus que 3 roues. Que je ne pouvais pas en sortir. Que même les warnings ne voulaient pas se mettre en route pour éviter tout accident. C’est juste quelques secondes, à peine une minute, le temps de se dire “putain, mais c’est arrivé !”. Pour de vrai. Ce n’est pas un cauchemar. Quelques reflexes avant de sortir, trouver mon téléphone, mettre le gilet jaune. Et se dire que c’est arrivé.

Une dame, conductrice de la voiture de derrière arrive paniquée. Se dit tellement rassurée que je sois en vie. Elle m’aide à sortir de ma voiture cabossée. Les poids lourds stoppent la circulation. Un routier appelle les pompiers. Et moi, sur le bord de la route, réalisant que c’est vraiment un très mauvais lundi matin. Tout s’enchaîne, les pompiers arrivent, heureux également que je n’ai « rien », en tout cas de physique ou d’apparent. Puis les gendarmes, la Société d’autoroute, le dépanneur. Tous tellement soulagés au vu de l’état de ma voiture que j’aille « si bien ». Mais tous atterrés par l’état glissant de la route.

On me pose 10.000 questions, on me demande trois fois mon numéro de téléphone, on s’enquiert que mon travail soit prévenu, on me tient au chaud pendant qu’on essaie de réparer mes dégâts. Tout ce bordel que j’ai déclenché. Mais ils sont tous tellement gentils. Ils ont tous, même s’ils ne me connaissent pas, eu peur pour moi. Ils me disent ma chance, ma bonne étoile, mon ange gardien. Ils me disent que ce n’était pas mon heure. Mais que je ne suis pas passée loin. Ils me font réaliser que j’aurais pu me tuer, si ca avait été mon jour.

Que j’aurais pu me faire rentrer dedans par un poids lourd. Que j’aurais pu mourir ou tuer quelqu’un. Ils me font comprendre que ce trajet aurait pu être le dernier tellement le choc a été violent. J’ai du mal aujourd’hui, à peine quelques jours après, à me dire que ça m’est vraiment arrivé. Que je ne peux pas revenir en arrière pour ne pas aller doubler cette voiture. Et rester bien sagement sur la file de droite.

Je regarde les photos de ma voiture, classifiée sans tergiversation aucune dans la catégorie épave, et me dit que si, malheureusement, ce lundi matin s’est bien mal terminé.

(cc) Andrew Magill

14 Responses to “Le jour où ce n’était pas tout à fait mon heure”

  • Je ne sais pas si t’as eu des ITT suite à ton accident, mais ça me rappelle à la fois le mien (octobre 2012) et celui de ma sœur (janvier 2013). J’espère que tu es bien accompagnée, que tu t’en sors avec pas trop de dégâts physiques et psychologiques (enfin ça, tu le verras plus tard). Courage et ne passe pas trop de temps à te ressasser l’accident.

  • Merci Storia pour ton gentil commentaire. En l’écrivant j’ai repensé à l’article de Plipli et à ton commentaire en dessous. Ca m’a fait un peu relativiser. Parce que je n’ai aucune séquelle physique et que je ne suis pas salariée, je suis retournée dès le lendemain au boulot et le regrette un peu aujourd’hui. J’attends alors que les images s’effacent un peu et espère ne pas avoir de sequelles plus tard. J’ai pas peur de reconduire et ai pris le volant. Je me dis que c’est un bon début.

    • C’est parfait dans ce cas. Ma mère m’a fait reprendre le volant dès le lendemain, et j’ai refusé de prendre des ITT, parce que je craignais de ressasser l’accident. J’ai eu des séquelles, j’en ai encore (je m’attends à me faire opérer en 2014), j’ai subi énormément de fatigue, j’ai même décidé de me faire suivre sur le plan psychologique, mais je me dis que tout cela m’a fait énormément mûrir d’un coup.

  • Non seulement je suis bien content que “ce n’était pas tout à fait ton heure” mais je trouve ton texte remarquable.
    J’y ai totalement reconnu ce que j’ai également vécu (deux fois hélas, heureusement à chaque fois, de très peu, sans séquelles physiques).
    Je dois dire que je n’aurai pas su le retranscrire aussi nettement que toi: ce qui précède l’accident et qui, à posteriori, apparaît comme un grand calme, une grande sérénité, l’accident lui-même, qui, quoiqu’il nous arrive, semble pour notre esprit “ne pas nous arriver” (c’est sans doute la chose la plus bizarre, surtout s’il n’y pas d’atteintes physiques: il faut que d’autres nous le disent pour que nous l’entendions, il faut voir la voiture ratatinée et accepter que l’on se trouvait à l’intérieur, s’y sentant jusqu’au bout, à tort, en totale sécurité…). L’accident est un moment de quelques secondes mais dont on se souvient chaque détail, comme si le temps avait été ralenti à l’extrême. Le traumatisme qui suit, enfin, d’abord apparemment inexistant, et qui ne se révèle que peu à peu, souvent sous des formes inattendues, même quelques années plus tard. (quand on va doubler, négocier une courbe…). Enfin, comme le dit Storia, il y a cette impression d’avoir mûri, d’avoir été changé, avec une sorte de prise de conscience, fugace, de la fragilité infinie de nos existences…

  • @ Storia : Malheureusement j’ai parlé un peu vite puisque vendredi j’avais des douleurs dans tout le dos. donc je suis partie dans le circuit “blessé”. Je suis désolée de lire que près d’un an après tu as des séquelles telles que tu risques de te faire opérer :-(
    Et oui je partage ton avis. ca fait grandir d’un coup puisque c’est quelque chose d’adulte que d’arriver à gérer tout ca !

    @ Kwelet : Merci d’être contente que je sois en vie et merci pour le qualificatif de “remarquable” qui me va droit au coeur !

  • @ Kwelet : Mille excuses pour cette petite coquille :-)

  • Je suis vraiment désolée que ça te soit arrivé mais heureuse de lire que tu ne t’en sors pas trop mal.
    On en parlait toute à l’heure avec Storia, mais si je n’avais qu’un seul conseil à te donner, c’est que si psychologiquement cet accident te “travaille” que ça soit maintenant ou dans 6 mois (fatigue nerveuse, angoisse, trouble du sommeil, cauchemars, etc.), n’hésites pas à te faire accompagner par un professionnel. On a tendance à penser aux blessures physiques d’abord, à gérer le côté administratif ensuite, mais on minimise souvent trop le traumatisme qui peut s’installer après ce genre d’événement.

  • Merci Plipli pour ton gentil commentaire et ton conseil. Pour l’instant, je n’ai pas fait la démarche de me faire aider psychologiquement mais je sais que si j’ai besoin j’hésiterai pas. Je me suis tournée vers une médecine alternative au moyen d’un massage balinais qui m’a permis d’apaiser ma souffrance et l’onde de choc sur mes énergies.
    Et en tout cas, ca me donne envie de prendre plus soin de moi.

  • S’écouter sans se juger, c’est l’essentiel :-)

  • Après je crois que j’arrive à passer outre parce que d’une part j’ai pas fait d’erreur de conduite et d’autre part je n’ai blessé personne. ouf !

  • Oui, blesser ou même tuer quelqu’un doit être un véritable calvaire à “supporter”.

  • Je suis atterrée de découvrir ton texte et soulagée que tu aies pu l’écrire. Soulagée de l’issue “positive” de cet accident. Ce n’était en effet pas ton jour.
    Et comme le dit @kwelet tu arrives à écrire joliment et nous faire ressentir exactement comment se sont passées les choses. C’est glaçant et à la fois c’est tellement toi de savoir trouver les mots et installer l’ambiance.
    Je suis heureuse de te lire, simplement. Fais-toi aider si tu en ressens le besoin.

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