Humeurs

C’est une fille ou un garçon ?

Cette question bateau constitue un des (nombreux) drames de mon existence. Mais commençons par le commencement : le monde entier est, semble-t-il, régi par un système binaire qui consiste à prendre en considération deux types d’individus sur cette Terre, ceux dotés d’un sexe masculin, qu’on appelle communément les hommes, et ceux dotés d’un sexe féminin, qu’on appelle communément les femmes.

Bubble gum bowl

Dès lors qu’on sort de ce schéma binaire, les choses se compliquent, et pour beaucoup, il apparaît difficile de comprendre comment on ne peut pas être « soit un homme soit une femme, sauf problèmes psychologiques ». Certains poussent même le vice jusqu’à parler de problèmes sociologiques, indiquant à demi-mot qu’on ne peut grandir “normalement” qu’en évoluant dans un environnement équilibré.

Il faudrait d’ailleurs, d’entrée de jeu, s’intéresser à ce qui définit exactement la « normalité » et les caractéristiques d’un « environnement équilibré », dans le contexte.

J’aurai aimé parler de chance mais je me contenterai d’indiquer que par rapport à nombre de gens, je suis privilégiée – discours d’initié-e-s. Je suis privilégiée, non pas en tant que femme, mais en tant qu’individu de sexe ET de genre féminin.

C’est ce qu’on appelle la cissexualité, voyez-vous : à aucun moment dans ma vie, je n’ai été aux prises avec mon genre, mon enveloppe corporelle reflétant à peu près convenablement ce que je suis.

En vérité, je ne me serai jamais imaginée chaussant un 42 pour 1m63, mais bon, je vous avoue que je ne prêtais pas forcément attention à mes pieds auparavant, comme quoi tout arrive.

Aujourd’hui, je trouve profondément anormal, si ce n’est déplorable, de considérer que toute personne questionnant son genre – et par extension son sexe, mais pas toujours – est une personne malade. C’est une considération absolument sidérante (et c’est formé sur la même souche, comme c’est étrange…) partagée par un trop grand nombre de personnes, qui me laisse relativement consternée, pour tout vous dire.

La transidentité sied dans les questionnements, dans la remise en cause de l’identité qu’on nous impose. Ici, il ne s’agit pas tant de transsexualité ou de transsexualisme – des termes aussi courants qu’ils sont souvent utilisés à mauvais escient – mais bien de transidentité.

Un amalgame évident se dresse dans l’esprit de beaucoup, entre l’orientation sexuelle des individus et la prise en compte de leur genre, amalgame qui jette le discrédit sur les prétendues avancées dans le domaine des droits « octroyés » aux individus appartenant à la communauté LGBT+.

Le + désignant l’ensemble des identités plurielles ne se retrouvant pas dans le sigle, déclinaison de Lesbian, Gay, Bi et Trans.

Je vais essayer d’illustrer mon propos avec trois exemples, parce que… pour celles et ceux qui me connaissent (et/ou m’ont déjà lue), j’aime bien raconter les histoires. Aussi, ma première histoire porte sur la découverte du film La Vie En Rose (1997) avec Michèle Laroque en mère de famille éplorée devant la situation de son fils, joué avec brio par l’incroyable Georges Du Fresne.

Un Georges Du Fresne que j’aurai retrouvé dix ans plus tard dans un épisode de Joséphine Ange Gardien, mais ça, c’est pour l’anecdote.

Le topo ? Ludovic est un petit garçon de sept ans persuadé d’être une petite fille. Face à cette situation, ses parents, des gens tout ce qu’il y a de plus classique, menant leur barque tranquillement sous les regards de leurs voisins curieux et malsains, se retrouvent désemparés. Que faire ? Convaincre Ludovic qu’il a tort ou faire en sorte de le protéger encore et toujours afin de préserver son bonheur ? Je ne vais pas vous raconter tout le film, mais je vais vous dire quelques mots sur l’effet qu’il a eu sur moi par le passé, et qu’il a encore sur moi aujourd’hui.

Dans le film, il s’avère que Ludovic tombe amoureux d’un de ses camarades de classe. Le message véhiculé par cette situation est le suivant : compte tenu du fait qu’il pense être une fille, il est amoureux d’un garçon. Mais comme c’est un garçon et qu’il aime un garçon… C’est un peu ça, l’homosexualité, vous savez. Bon. Le raisonnement se pose là mais paraît somme toute logique, du moins en 1997.

La deuxième mini-histoire, c’est celle du film Tomboy (2011) de Céline Sciamma, où Laure, 10 ans, déménage dans un nouveau quartier et fait croire à ses copains de jeu qu’elle s’appelle Mickaël. Je ne rentrerai pas dans le détail là non plus, mais je vous invite vivement à voir le film, qui est vraiment intéressant.

Dans ces deux premières histoires, la question de l’orientation sexuelle ne se joue pas. Parce que qui saurait définir l’orientation sexuelle d’un enfant, sérieusement ? Par définition, les mioches ne se posent généralement pas la question aussi tôt, si ? Avec du recul, bon nombre d’adultes ne se posent d’ailleurs réellement jamais la question de leur orientation sexuelle, en réalité.

La question du genre, elle, a en revanche toute son importance. Et on nous parle de “théorie” quand rien n’est plus concret que l’identité sociale de l’individu, la seule qui importe réellement. Rien à foutre de qui couche (ou ne couche pas, en outre) avec qui, quand, où, comment ; nous serons tous d’accord pour dire que ça relève du privé.

Alors je ne peux pas m’empêcher de me demander quelle serait l’histoire de Ludovic, 15 ans après, et ce qu’il serait devenu. Et Laure ? Est-ce que Laure est en réalité Mickaël, et doit s’appliquer à le devenir ?

La troisième et dernière histoire, c’est celle de Guillaume Gallienne, qu’il raconte divinement bien dans son film sorti dernièrement au cinéma, Les garçons et Guillaume, à table ! Là, plus concrètement, se joue la question du genre ET de l’orientation sexuelle. (No spoiler, je suis sympa.) Où l’on retrouve le fameux amalgame dont je vous parlais plus haut, ce parallèle quasi systématique que l’on fait entre les deux alors que l’un n’a absolument rien à voir avec l’autre.

Ce système binaire, en principe indolore, est réducteur en plus d’être destructeur. Face à l’anodin « C’est une fille ou un garçon ? » s’accumulent les excuses gênées lorsqu’on s’aperçoit qu’on a confondu “il” avec “elle”, les “Dis, voilà un sacré garçon manqué que tu nous as pondu là ! Aussi bagarreuse que les garçons !” ou autres “Tu le laisses jouer à la poupée, ton môme ?” comme s’il en allait de la survie de l’espèce…

Les pourfendeurs m’accusant à tort et à travers d’eugénisme apprécieront l’ironie du sort.

Après tout, quelle(s) inquiétudes(s) à avoir ? J’ignore si j’aurai une fille, un garçon, peut-être les deux en même temps, peut-être aucun des deux ni rien de tout ça… Malgré cette incertitude, je doute de plus en plus de notre capacité à pouvoir élever la génération future dans un monde où l’ouverture et la compréhension de l’autre, quelle que soit sa différence, sans exception aucune, fait légion. Un point sur lequel je ne souhaite pas transiger mais qui, au vu de la situation actuelle, me laisse présager du pire beaucoup plus que du meilleur.

(cc) @Doug88888

 

4 Responses to “C’est une fille ou un garçon ?”

  • Concernant ton dernier paragraphe, je ne suis déjà pas d’accord. Tu oublies quelque chose de très important, c’est qu’au moins, à l’heure actuelle, les questions de la transidentité sont du moins posées, contrairement à une époque pas si lointaine – et c’est même le cas dans beaucoup de pays encore – où, si tu n’étais pas un transformiste/un artiste/un castrat, le destin d’une personne dont le genre ne correspondait pas à son sexe était de finir comme Brandon/Teena dans “Boys don’t cry”. Le fait même que tu puisses en parler est une évolution. Le fait même qu’il y ait des films qui traitent de la transidentité est une évolution. A partir de là, à mon sens, on ne peut plus revenir en arrière. Parce qu’il y aura toujours désormais des personnes qui feront de la transidentité soit une revendication, soit une question qui s’intégrera dans le mouvement sociétal. Maintenant, parler d’ouverture et de respect de l’autre, c’est avoir grande foi en l’être humain, chose que malheureusement, je n’ai plus.
    Cet article me touche beaucoup puisque, je l’ai expliqué plusieurs fois, j’en ai parlé ici aussi, j’ai renié mon corps jusqu’à mes 25 ans pour la simple et unique raison que plusieurs influences m’ont fait rejeter le fait d’être de genre féminin et m’ont conforté dans le fait d’être de genre masculin. Je vais avoir 31 ans, c’est encore compliqué de me dire que j’ai un utérus en état de marche, des seins, des règles tous les mois… Mais ne serait-ce qu’avoir fait coupé mes cheveux m’a obligée à partir à la conquête de mon genre. Puis sont venues certaines questions : est-ce que je m’offusque quand on m’appelle “Monsieur” de dos ? Est-ce que le fait de porter des blocs de granit, de faire du karaté et d’aimer le foot/le rugby me rend moins femme aux yeux de la société ? Est-ce que le fait de déplorer mes maux de ventre pendant ma période de PMS fait de moi une cinglée ? Non, non et non. Parce que je suis Giovanna, parce que j’ai 31 ans et que ma fille n’aura jamais de Barbie.
    PS : en attendant, j’aime bien troller les demoiselles fans de Zemmour qui poussent des cris d’orfraie quand elles “constatent” une “féminisation” des hommes qui augmenterait selon elle le nombre de divorces. T’as raison en fait, il y a du boulot.

    • C’est chouette que tu commences par me dire “Je ne suis pas d’accord” et finir par “T’as raison” en fait. ;)
      Concrètement, j’enfonce peut-être des portes ouvertes dans cet article, mais ça ne me dérange pas le moins du monde. La plupart des gens ne comprennent pas la transidentité, je le crois sincèrement. C’est un espèce de point flou au loin auquel quasiment personne ne s’intéresse.

      Je veux dire, de Troisième Sexe d’Indochine à Régis Mailhot qui se fout de la gueule des trans* quelques jours seulement après le Transgender Day Of Remembrance, tu te rends compte du chemin parcouru à l’envers ? Je ne te parle pas tant de la loi ou de la reclassification médicale de la transsexualité, même pas, je te parle de la perception des gens.

      Ça n’est pas parce que ça avance que c’est rassurant. Pour le mariage pour tous, ce n’est pas parce qu’il est passé que ça avance. Ce qui est inquiétant, c’est qu’il ait fallu se battre pour qu’il passe. De la même manière, l’invisibilisation des trans* est inquiétante. Parce que c’est bien beau de faire des lois pour leur intégration, pour leur donner les mêmes droits que tout un chacun, si la société ne fait pas d’effort pour tendre la main à celles et ceux que beaucoup considèrent comme des parias, contre ça la loi ne peut quasiment rien.

      Boys don’t cry, c’est le quotidien de beaucoup de jeunes trans, encore aujourd’hui. Ailleurs, partout ailleurs, d’accord mais aussi chez nous. Sauf qu’on n’en parle pas.

      Aussi, la transidentité peut être à la fois une revendication ET une question qui s’intègre dans le mouvement sociétal, ça n’est pas incompatible.

  • Il y a une autre chose que je voudrais apporter à ton propos : dans les années 1980, les médias donnaient des données “identifiables” – je n’aime pas ce mot, mais il sert mon propos – pour les gays, comme pour les transidentitaires (je ne parle pas des transexuels – quoi que, cela pourrait aussi s’inclure dans mon propos, en témoigne une expérience personnelle que je te raconterai en privé si tu le veux bien). Tu parlais justement de “3e sexe” : pour moi, c’est une chanson qui est remplie de clichés sur les transidentitaires, même si ce procédé a permis de faire reconnaître leur existence au grand public. Et que ce soit avec “Tomboy” ou “Laurence Anyways” (si on se situe au début du film) pour les transidentitaires, comme avec “L’inconnu du lac” et “La vie d’Adèle” pour les homosexuel-les, je trouve que la période actuelle offre au grand public des “héros” qui se défont de ce qui les rendaient “identifiables” aux yeux de la société, ce qui, à mon sens, les restitue davantage dans une humanité qui leur fait parfois défaut dans l’opinion des gens. Même un film comme “Les garçons et Guillaume…” joue justement sur ce phénomène d’ “identification” pour le réduire à peau de chagrin.
    Au fil de ma réflexion, je comprends dès lors ton retour en arrière de la part de l’opinion publique. Mais il s’explique très facilement : si une personne homosexuelle/bisexuelle/transexuelle/transidentitaire n’est pas plus “identifiable” qu’une personne cisgenre/hétérosexuelle, comment la société va-t-elle les reconnaître ? Comment sera-t-il possible de “contrôler” leur présence et s’assurer qu’ils ne soient pas assez nombreux pour “pervertir” l’espèce humaine ? Je sais, j’y vais fort, et ce n’est pas ma réflexion personnelle, mais la réflexion de beaucoup de personnes qui estiment que les transidentitaires sont une menace à la propagation de l’espèce pour diverses raisons qui prendraient trop de temps à être expliquées.
    Moi, mon espoir serait que la société ne se prenne pas la peine d’ “identifier” les transidentitaires si tel n’est pas leur souhait. Je me revendique comme telle, même si ça ne se voit justement pas, c’est mon raisonnement personnel. Je sais que mon mec est tombé amoureux d’une femme, mais j’espère que, plus que cela, il est tombé amoureux d’une personne.

    • Nous disons exactement la même chose Storia :)

      Il y a évidemment quelque chose de l’ordre de la mise au ban qui se passe quand on calque sur les personnes LGBT+ des caractéristiques qu’on prétend clichés, ce d’autant lorsque ces personnes n’en présentent aucune. Il ne faut pas oublier, ceci étant, qu’il y a dans le cliché une vérité contextuelle. Je suis toujours attristée de voir des LGB (surtout) tirer sur l’ambulance et dénoncer les clichés en commentant que tous les gays ne sont pas des “folles”, que toutes les lesbiennes ne sont pas des camionneuses, que les bi-e-s sont volage… Pas toutes et tous, effectivement, mais certain-e-s oui. Ça ne les dépossède pas pour autant de la vérité qui est la leur. Et entendre, dans son “propre camp”, qu’on donne une mauvaise représentation de la communauté LGBT en étant simplement soi, quelle cruauté…

      Je pense qu’il faut trouver un juste milieu entre le fait “d’embrasser” les différences de chacun et le fait de mettre les gens dans des cases du fait de leurs différences. Il est là le challenge.

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