Culture

Cinéma mainstream et homosexualité en 2013 : un bilan

Cette année 2013 aura mis l’homosexualité, et d’autant plus les droits des couples homosexuels, sur le devant de la scène en France. Cela a provoqué chez la bisexuelle que je suis une réflexion générale sur l’orientation que je veux donner à ma vie, et chez la croyante que je suis, une réflexion autour de l’écoute et de l’aide que je peux apporter à mes frères et sœurs LGBTQ qui ne s’assument pas forcément, du fait de considérations morales ancrées.

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Preuve de la mise en place de ce débat dans la société, sont sortis dans les cinémas français en 2013 plusieurs films mettant en avant des couples homosexuels ou réfléchissant sur l’homosexualité. Le problème se pose ainsi : arrive-t-on à être crédible quand on parle d’homosexualité au cinéma, ou se contente-t-on encore d’aligner des clichés à la manière d’un Pédale Douce à son époque ? Pour apporter certaines réponses à ces questions, je vais m’appuyer sur quatre films vus cette année : La Parade en février, L’homme du lac en juillet, Ma vie avec Liberace en octobre et La vie d’Adèle en novembre.

 

La Parade

Fiche technique

Film de Srdjan Dragojevic, Hongrie/Serbie/Croatie, 2012, 1h55.

Pitch Allociné

En voulant sauver son pitbull chéri et contenter sa fiancée capricieuse, Lemon, parrain des gangsters de Belgrade, se voit obligé d’assurer la sécurité de la première GayPride de Serbie. Pour l’aider dans cette mission impossible, il part à la recherche d’anciens mercenaires. Serbes, musulmans, bosniaques, albanais du Kosovo et combattants croates se retrouvent aux côtés des militants homosexuels. Comment cet équipage hétéroclite qui n’aurait jamais dû se rencontrer va-t-il arriver à transcender les frontières et leurs différences ?

Mon humble avis

La trame dramatique fait penser à une comédie de mœurs à la Cage aux folles, dans un contexte aussi improbable que l’ex-Yougoslavie où les tensions entre les populations ne se sont pas calmées. Aucun cliché nous est épargné : l’organisateur de la Gay Pride est un wedding planer et son petit ami est vétérinaire, les anciens snipers sont devenus des mafieux, les flics sont corrompus, les jeunes désœuvrés se comportent comme des hooligans d’extrême-droite qui veulent casser du pédé… Mais ce qui paraît comme une comédie un peu lourdingue devient au fil du film une histoire d’amitié bien plus fine que les poncifs de genre, lorsque l’histoire se fait se confronter deux univers contradictoires. Et au final [attention spoiler !], la fin atroce du film fait rappeler la réalité de la condition homosexuelle en Europe de l’Est.

Est-ce crédible ?

Comme je disais, les gays présentés sont caricaturaux – le wedding planer et son chéri véto ressemblent à Renato et Zaza, et la lesbienne de la bande a le même profil que Marie-Jo dans Gazon Maudit , mais le message passe très bien : oui, des hommes qui s’affrontent un jour peuvent s’entraider le lendemain. Malgré tout, du fait d’une sensibilisation absente aux droits des homosexuels en Europe de l’Est, il a peut-être fallu au réalisateur passer par ce genre de poncifs pour réveiller les esprits. A noter, le moment rigolade du film : l’explication de l’imaginaire homosexuel autour de Ben Hur.

 

L’inconnu du lac

Fiche technique

Film d’Alain Guiraudie, France, 2013, 1h37

Pitch Allociné

L’été. Un lieu de drague pour hommes, caché au bord d’un lac. Franck tombe amoureux de Michel. Un homme beau, puissant et mortellement dangereux. Franck le sait mais il veut vivre cette passion.

Mon humble avis

Un très beau huis-clos entre hommes, aussi bien homosexuels qu’hétérosexuels. Il représente un pan de la communauté homosexuelle, celle qui se réunit dans un lieu précis pour vivre des histoires, rencontrer, assumer ses désirs. Le tout servi avec une histoire où la tension entre les personnages, ou même intrinsèque aux personnages, se lit comme dans un livre ouvert. C’est également une belle réflexion sur le désir et le danger : comment les deux s’entremêlent, comment l’un suscite l’autre. Car le danger ne vient pas que du meurtre : il vient aussi des malentendus, des amours et des désirs déçus, des flirts à risques… Le tout servi par des acteurs très naturels, finalement représentatifs du gay que tu croises tous les jours.

Est-ce crédible ?

Je vous avouerais tout de suite que des quatre films exposés, celui-ci me paraît le plus crédible. Car, non seulement, Alain Guiraudie est lui-même gay (contrairement aux trois autres réalisateurs – je pourrais presque dire qu’il y a un lien de cause à effet, mais ce serait avancer des généralités qui n’auraient pas lieu d’être…) mais surtout, dans son film, il a pris le partie de filmer certaines scènes de sexe non simulées, d’où son interdiction aux moins de 16 ans. Enfin, le personnage principal est tout sauf caricatural : Franck est un jeune du sud qui vend des légumes dans un marché et n’a pas du tout le profil de l’homosexuel type tel qu’on peut le croiser dans les films. Par contre, Michel est présenté comme un fantasme homosexuel de base, avec un physique à la Tom of Finland et sa moustache à la Freddy Mercury. Bref, même si ce n’est représentatif que d’une portion congrue de la communauté, L’inconnu du lac filme les amours entre hommes au plus vif du sujet.

 

Ma vie avec Liberace

Fiche technique

Film de Steven Soderbergh, USA, 2013, 1h59

Pitch Allociné

Avant Elvis, Elton John et Madonna, il y a eu Liberace : pianiste virtuose, artiste exubérant, bête de scène et des plateaux télévisés. Liberace affectionnait la démesure et cultivait l’excès, sur scène et hors scène. Un jour de l’été 1977, le bel et jeune Scott Thorson pénétra dans sa loge et, malgré la différence d’âge et de milieu social, les deux hommes entamèrent une liaison secrète qui allait durer cinq ans. “Ma Vie avec Liberace” narre les coulisses de cette relation orageuse, de leur rencontre au Las Vegas Hilton à leur douloureuse rupture publique.

Mon humble avis

Un film lent, avec des ellipses là où il n’y aurait pas dû en avoir et des longueurs dans des structures narratives inintéressantes. On voit que Soderbergh est un réalisateur de films d’action :  un réalisateur de films d’auteur se serait davantage attaché à la psychologie des personnages, aux éléments qui ont fait la rencontre, l’histoire, les éléments déclencheurs de la rupture… Surtout, Soderbergh ne s’est pas attaché à la personne qui était derrière la caricature Liberace. C’est certes un rôle à Oscar pour Michael Douglas, mais ce n’est pas pour son meilleur rôle.

Est-ce crédible ?

Ma vie avec Liberace, dans la lignée de la Cage aux folles, représente un pan de la communauté homosexuelle des années 1970-1980 qui a fait beaucoup de tort au reste de la communauté. En effet, en s’attachant au pire cliché de la tantouze précieuse, ce biopic sur Liberace accentue le côté frivole que l’on reproche parfois aux homosexuels. Même Matt Damon, pourtant dans une posture bien moins caricaturale du petit jeune à initier, ne sauve pas le film des poncifs inhérents aux histoires d’amour entre hommes. Quitte à représenter la communauté des années 1970-1980 aux Etats-Unis, un film comme Milk est à mon sens bien plus intelligent et intéressant.

 

La vie d’Adèle

Fiche technique

Film d’Abdellatif Kéchiche, France, 2013, 2h59

Pitch Allociné

À 15 ans, Adèle ne se pose pas de question : une fille, ça sort avec des garçons. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune femme aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir le désir et lui permettra de s’affirmer en tant que femme et adulte. Face au regard des autres, Adèle grandit, se cherche, se perd, se trouve…

Mon humble avis

Quand je suis sortie du film, j’ai été révoltée par la fin, en queue de poisson. Etant une grande émotionnelle au cinéma, on m’a promis beaucoup de larmes. Résultat : je n’en ai pratiquement pas versé, sauf à un passage qui me rappelait mon histoire personnelle avec un homme, et ça m’a tordu le bide. On me parlait d’un film à l’émotion permanente : je n’ai vu que la morve au nez d’Adèle Exarchopoulos, et j’ai eu envie de lui lancer un paquet de mouchoirs à travers l’écran. On me parlait de scènes de sexe crédibles : alors oui, les scènes de sexe sont crédibles, mais pour des bisexuelles qui sont encore attachées au côté pénétration. Je me suis retrouvée dans cette représentation, mais je comprends tout à fait que les lesbiennes ne se soient pas reconnues et hurlent encore à la représentation masculine de la sexualité entre femmes. Et puis surtout, après ma révolte concernant la fin du film, j’ai acheté Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, qui a servi de base au scénario. Et je pense que si Kéchiche avait réellement adapté la BD de bout en bout, il aurait fait un film vraiment profond qui aurait autrement mérité la palme d’or que cette bluette vidée de tout son sens.

Est-ce crédible ?

Pour ceux qui ont lu la BD en parallèle du film, je comprends qu’ils soient scandalisés par l’omission du côté réflexion autour de l’homosexualité en tant qu’adolescent, et même en tant que jeune adulte, qui fait toute la saveur de la BD. Mais, dans l’absolu, Kéchiche a peut-être voulu faire passer le fait d’être lesbienne comme quelque chose de tout à fait commun et a construit le film comme étant une histoire d’amour banale, point barre, d’où la réflexion des critiques autour de l’universalité du film. Cela aurait été un éclair de génie, le summum ultime de la crédibilité, mais cela aurait été prêter des intentions à Kéchiche.

Filmer l’homosexualité au cinéma dans une optique mainstream reste donc un exercice encore casse-gueule, dans la mesure où il persiste encore certains clichés autour de la représentation des homosexuels. Mais on peut observer une évolution vers la représentation de personnages homosexuels de plus en plus transparents et, par conséquent, de plus en plus crédibles. Encore un petit effort, on est sur le bon chemin.

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