Histoires

La mort sociale

Il y a dix ans, à peu près, je connaissais un garçon. Un jour, en me ramenant chez moi, il me demande de toucher son sexe. Cela a duré un an. Un an durant lequel j’ai continué de le côtoyer, mais où j’avais peur de sortir dans le voisinage par crainte de le croiser. Dans ma tête, ça faisait partie de l’expérience.

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Lorsque j’ai eu une première thérapie, quelques années après, j’ai assimilé cela à une initiation. Et puis j’ai acquis de l’expérience, j’ai rencontré d’autres amants, et, au bout de huit ans, j’ai compris que ce que j’avais vécu alors n’était pas normal. Que les relations intimes ne devaient pas provoquer la peur ni le dégoût. Même si ce que j’ai fait avec ce garçon n’est pas allé très loin dans l’ « horreur » – à peine quelques attouchements –, ce que j’ai vécu avec lui est bien un viol, ou du moins une agression sexuelle.

Depuis quelque temps, je vois fleurir des articles sur la culture du viol, sur le fait que la honte doit changer de camp… Bref, heureusement, le viol devient de moins en moins tabou. En témoigne ce glaçant Tumblr Je connais un violeur. Des témoignages anonymes s’y amoncèlent comme un flux de paroles que rien ne pourrait arrêter. Ce Tumblr est libérateur pour ceux qui y contribuent, mais absolument redoutable à supporter pour celui qui lit ces témoignages.

Je vous entends dire : Mais pourquoi tu as supporté tout ça ? Pourquoi tu n’as jamais crié ? Pourquoi, malgré tout, tu n’as jamais porté plainte pour harcèlement sexuel ? Je vais vous le dire. Aujourd’hui encore, quand une victime mentionne le nom de son violeur de manière publique, elle signe sa mort sociale. C’est mon cas : si je disais qui m’a harcelée pendant un an, personne ne me croirait, et je serais même montrée du doigt pour avoir osé l’accuser sans raison valable. Même si, en l’occurrence, ce garçon est connu pour être pressant auprès des filles, je ne connais que des témoignages de filles qui l’ont repoussé. Pas de filles qui, comme moi, se sont laissées faire en fermant leur gueule parce qu’elles avaient peur.

Je parle de mort sociale concernant les victimes de viol dans la mesure où, comme elles n’ont souvent personne à qui se confier, elles préfèrent se replier au point de ne plus faire confiance en personne. Elles ne peuvent rien dire à leur entourage – surtout quand celui-ci connaît le violeur –, parce qu’elles se heurteront à un mur d’incompréhension. Mais ce n’est pas possible !… Tu es jalouse parce que ce n’est pas toi qu’il a choisie !… Tu lui veux du mal, le pauvre chou !… Tu veux nuire à sa carrière, à son avancement !… Et dans le cadre de leurs relations intimes, bien souvent, elles sont incapables d’expliquer l’horreur que leur inspire telle caresse ou telle pratique. En ce qui me concerne, j’ai eu la chance, suite à ma prise de conscience, d’avoir trouvé des personnes à mon écoute. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

Et c’est là le drame : si le viol n’est pas autant puni par la loi, c’est parce que la victime peut être considérée à son tour coupable. Coupable d’avoir bu, coupable de s’être habillée comme ceci ou comme cela, coupable d’avoir aguiché (?) son agresseur… De plus, quand on se fait agresser, on n’a pas conscience de la limite mentale entre le consentement et l’agression (pour l’avoir vécu moi-même, je peux vous dire qu’elle est mince). Si ça se trouve, la victime a effectivement « aimé ça », ou peut-être même qu’ « elle l’a cherché »… C’est pour cette raison que la victime, la plupart du temps, ne réalise que tardivement qu’elle a été violée. Par conséquent, sa parole ne peut être prise au sérieux, faute de preuves.

J’admire parfois le travail des psychiatres confrontés à ce genre de traumatismes. Faute de preuves, les victimes préfèrent occulter cela de leur mémoire. Mais quand le traumatisme revient en pleine gueule, il est impossible d’oublier. Impossible de passer par-dessus. On ne pense qu’à ça. On se sent sale et intouchable. Une personne extérieure au drame (autre que policier) n’est pas dans le jugement et peut donc aider à se reconstruire intérieurement. Je précise autre que policier pour la simple et unique raison que, comme nous sommes face à un délit, la réaction principale des forces de police est le scepticisme, voire l’incrédulité et le mépris. Mais, bien souvent, le mal est fait. Il faut vivre avec.

Même si les consciences ont avancé sur le viol, la plupart des témoignages de victimes ploient sous le poids de l’anonymat. Preuve encore que, plus que des MST, des lésions internes ou des souffrances psychologiques, la mort sociale est la pire condamnation qui peut encore frapper les victimes. Courage, les mentalités doivent changer.

(cc) Andi

One Response to “La mort sociale”

  • Laisser un commentaire sur ce témoignage très courageux semble maladroit mais je vais le faire quand même. Je déplore qu’il n’y ai plus de campagne gouvernementale du type “quand c’est non c’est NON”. La jeune génération me semble particulièrement violente et insensible. Le plus terrible dans tout ca c’est qu’effectivement on dit que la victime “l’a cherché”, c’est difficile de se reconstruire après ce genre de déni. Je m’incline devant ta force :)

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